La Question, d’après l’oeuvre de Henri Alleg (publiée aux Editions de Minuit), mise en scène de Laurent Meininger. Avec Stanislas Nordey.

Crédit photo : Lila Gaffiero.

La Question, d’après l’oeuvre de Henri Alleg (publiée aux Editions de Minuit), mise en scène de Laurent Meininger. Avec Stanislas Nordey.

                                        Le récit d’une détention.

« Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence. » Ainsi commencent les premières lignes de La Question, témoignage poignant de l’après-guerre, écrit en prison par Henri Alleg, militant communiste et journaliste entré en clandestinité dès le début de la guerre d’Algérie. Le livre, transmis en secret à ses avocats, publié en 1958, est aussitôt censuré par le gouvernement français.

Dès l’aube du conflit, est dénoncée la torture durant la guerre d’Algérie – un tabou.

« Le matin et le soir, quand Boulafras entr’ouvrait la porte pour me passer mes « repas » ou bien lorsque j’allais aux lavabos, il m’arrivait de croiser dans le couloir des prisonniers musulmans, qui rejoignaient leur prison collective ou leur cellule… J’étais toujours torse nu, encore marqué des coups reçus, la poitrine et les mains plaquées de pansements. Ils comprenaient que, comme eux, j’avais été torturé et ils me saluaient au passage : « Courage, frère ! » Et dans leurs yeux, je lisais une solidarité, une amitié, une confiance si totales que je me sentais fier, justement parce que j’étais un Européen, d’avoir ma place parmi eux. »

L’ancien directeur du Journal « Alger républicain » y relatait les tortures multiples infligées par des officiers de l’armée française. Aussitôt réédité en Suisse, le texte confirmait que la torture de civils faisait partie de l’arsenal répressif déployé contre l’indépendance algérienne. Il contribua puissamment à la montée du mouvement d’opinion qui réclamait la fin du conflit sanglant.

Pour le metteur en scène Laurent Meininger et pour l’acteur Stanislas Nordey, metteur en scène et directeur du Théâtre National de Strasbourg, La Question est un livre majeur de notre Histoire – précision, sens politique, force d’écriture. Le regarder en face – le faire entendre -, quel que soit le pays ou la période, revient à faire oeuvre de vigilance permanente sans laquelle  nulle démocratie ne perdure : le courage et la dignité sont les piliers de la République.

Dénoncer la torture ? Le narrateur-personnage Henri Alleg reste modeste : « Mon affaire est exceptionnelle par le retentissement qu’elle a eu. Elle n’est en rien unique. Ce que j’ai dit dans ma plainte, ce que je dirai ici illustre d’un seul exemple ce qui est la pratique courante dans cette guerre atroce et sanglante… Des nuits entières, durant un mois, j’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire.» (p.15)

« Mais, depuis, j’ai encore connu d’autres choses. J’ai appris la « disparition » de mon ami Maurice Audin, arrêté vingt-quatre heures avant moi, torturé par la même équipe qui ensuite « me prit en mains. »… J’en ai vu d’autres : un jeune commerçant de la Casbah, Boualem Bahmed, dans la voiture cellulaire qui nous conduisait au tribunal militaire, me fit voir de longues cicatrices qu’il avait aux mollets : « Les paras, avec un couteau : j’avais hébergé un F.L.N. »

De l’autre côté du mur, dans l’aile réservée aux femmes, il y a des jeunes filles dont nul n’a parlé : Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas, Colette Grégoire et d’autres encore : déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques, elles ont subi elles aussi l’eau et l’électricité. Chacun connaît ici le martyr d’Annick Castel, violée par un parachutiste et qui, croyant être enceinte, ne songeait plus qu’à mourir… 

Tout cela, je le sais, je l’ai vu, je l’ai entendu. Mais qui dira tout le reste ? C’est aux « disparus » et à ceux qui, sûrs de leur cause, attendent sans frayeur la mort, à tous ceux qui ont connu les bourreaux et ne les ont pas craints, à tous ceux qui, face à la haine et la torture, répondent par la certitude de la paix prochaine et de l’amitié entre nos deux peuples qu’il faut que l’on pense en lisant mon récit, car il pourrait être celui de chacun d’eux. »

C’est Henri Alleg qui vit pour la dernière fois son ami Audin, qu’on lui présenta, lors d’une séance de torture, le visage blême et hagard, auquel on réussit à lui faire dire : « C’est dur, Henri. »

Erulin, Charbonnier, Lorca,  les tortionnaires… Le premier hurle, agacé que le prisonnier ne révèle pas la personne qui l’a hébergé, la nuit avant qu’on ne l’arrête  : « Tu vas parler ! Tout le monde doit parler ici ! On a fait la guerre en Indochine, ça nous a servi pour vous connaître. Ici, c’est la Gestapo ! Tu connais la Gestapo ? » Puis, ironique : « Tu as fait des articles sur les tortures, hein, salaud ! Eh bien ! Maintenant c’est la 10 ème D. P. qui les fait sur toi. »

Pour Laurent Meininger dont le grand-père appartenait à la Résistance, lors la Seconde Guerre mondiale, monter La Question, faire entendre ce témoignage, signifie qu’on a connaissance des exactions des Etats assassins, la Syrie de Bachar El Assad. Guantánamo; les Blacksites en Turquie et le Chili de Sébastián Piñera… Le recours systématique à la torture par la police, les forces de sécurité, ou les forces armées, en Irak, au Yémen, au Mexique, aux Philippines, au Nigeria, en Ouzbékistan, pour obtenir des informations, arracher des « aveux », faire taire les voix dissidentes, font de La Question, un témoignage politique et éthique à dimension internationale.

Henri Alleg était, de 1950 à 1955, directeur d’Alger Républicain, seul quotidien en Algérie ouvert à toutes les tendances de l’opinion démocratique et nationale algérienne, interdit à l’automne 1955.

Il multiplie les démarches pour obtenir que soit levée cette mesure d’interdiction, bientôt reconnue illégale par le Tribunal administratif d’Alger, mais les autorités s’opposent à la re-parution du journal. En novembre1956, pour échapper à la mesure d’internement qui frappe la plupart des collaborateurs du journal, Alleg est contraint de passer dans la clandestinité.

Il est arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10è D. P., qui le séquestrent un mois à El-Biar – banlieue algéroise. Le livre se clôt avant son transfert au « Centre d’hébergement » de Lodi. 

Il existe en Algérie de nombreux  camps : Bossuet, Paul-Cazelles, Berrouaghia….,  où sont internés, sur décision administrative, des gens contre lesquels aucune charge n’a été retenue. Henri Alleg et son avocat demandent l’inculpation des tortionnaires, pour que soient sanctionnés des actes intolérables et pour empêcher le renouvellement de ces pratiques sur d’autres. 

« Je vécus ainsi, un mois durant, avec la pensée toujours présente de la mort toute proche. Pour le soir, pour le lendemain à l’aube. Mon sommeil était encore troublé par des cauchemars et des secousses nerveuses qui me réveillaient en sursaut… Dix fois déjà, j’avais fait le bilan de cette vie que je croyais terminée. Encore une fois, je pensai à Gilberte, à tous ceux que j’aimais, à leur atroce douleur. Mais j’étais exalté par le combat que j’avais livré sans faillir, par l’idée que je mourrais comme j’avais toujours souhaité mourir, fidèle à mon idéal, à mes compagnons de lutte.

Dans la cour, une voiture démarra, s’éloigna. Un moment après, du côté de la villa des Olivers, il y eut une longue rafale de mitraillette. Je pensai : « Audin. » (p.109)

Et, en guise de conclusion :

« J’ai terminé mon récit. Jamais je n’ai écrit aussi péniblement. Peut-être tout cela est-il encore trop frais dans ma mémoire. Peut-être aussi est-ce l’idée que, passé pour moi, ce cauchemar est vécu par d’autres au moment même où j’écris, et qu’il le sera tant que ne cessera pas cette guerre odieuse. Mais il fallait que je dise tout ce que je sais. Je le dois à Audin « disparu » à tous ceux qu’on humilie et qu’on torture, et qui continuent la lutte avec courage. Je le dois à tous ceux qui, chaque jour, meurent pour la liberté de leur pays. J’ai écrit ces lignes, quatre mois après être passé chez les paras, dans la cellule 72 de la prison civile d’Alger. »

La scénographie de Nicolas Milhé et de Renaud Lagier laisse entrevoir un rideau, une sorte de voilage évanescent qui se soulève, semble respirer, livrant la parole contrôlée du personnage paisible et apaisé et qui se souvient. Quand les tortures s’intensifient puis s’arrêtent un beau jour, sans explication, une bâche plastifiée de couleur jaunâtre semble prendre la place du rideau, écartelée, tirée de tous côtés pour qu’elle s’aplanisse, pour qu’elle cède, comme un être humain.

Stanislas Nordey foule la scène de théâtre, bien droit et en chemise de bûcheron, d’un pas allongé et élancé avec élégance, tel un danseur chorégraphiant son allure en saccades et pourtant maîtrisée. L’interprète souligne la part largement physique et corporelle – blessures, brûlures, piqûres – d’une silhouette qui avance dans l’existence, conscient de sa capacité à survivre.

L’acteur égraine la parole d’Henri Alleg dans une distance et un recul bienfaisants, donnant à voir l’impensable et à entendre l’inouï de ce que les hommes sont capables de produire et de se faire. Le geste scénique participe du mouvement de résistance à ces exactions, pour la dignité de soi.

Et bientôt, le souvenir des soixante ans de la répression meurtrière par la police française – l’exécution de plus d’une centaine de manifestants algériens à Paris, le 17 octobre 1961, à quelques mois de la fin de la Guerre d’Algérie et des Accords d’Evian, les 18 et 19 mars 1962.

Véronique Hotte

Spectacle vu le 28 septembre à la Salle de Répétition du Quai – Centre dramatique national – Angers – Pays de la Loire. Du 8 décembre au 17 décembre 2021 au Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre dramatique du Val de Marne. Du 8 au 10 mars 2022, Le Quartz – Scène nationale, Brest/ Théâtre du pays de Morlaix. Du 17 au 18 mars 2022 au Théâtre Le Granit – Scène nationale, Belfort. Du 22 au 26 mars 2022, au Théâtre 14 – Paris. Le 29 mars à L’Archipel, Théâtre de Fouesnant. Eté 2022, au Théâtre National de Strasbourg.

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