Festival d’Avignon -Penthésilé.e.s/Amazonomachie, texte de Marie Dilasser (édit. Les Solitaires Intempestifs), conception et mise en scène de Laëtitia Guédon.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Penthésilé.e.s/Amazonomachie, texte de Marie Dilasser (édit. Les Solitaires Intempestifs), conception et mise en scène de Laëtitia Guédon.

Pour les Grecs, comme pour Tacite, il aurait existé, aux confins du monde connu, une ou des peuplades de femmes guerrières dont la présence remonterait aux époques les plus éloignées. Les sagas islandaises s’en feront l’écho encore au XIII è siècle, et plus tard encore et ailleurs.

Pour les Grecs, les Amazones étaient des « barbares » qui, ignorant ce qui fait la qualité prééminente de la cité, en transgressaient les lois, ne connaissant ni la navigation ni la culture des céréales. Eschyle en faisait des dévoreuses de chair, elles étaient guerrières, combattant à cheval et tirant à l’arc. Pour pratiquer plus aisément cet exercice, elles se faisaient brûler le sein droit, devenant a-mazôn, sans sein. La ceinture ouvragée de la Reine signait son habileté aux armes.

Selon les Grecs encore, ces amazones étaient des femmes-hommes, une expression d’Homére (Iliade, VI, 186) : à la fois, les égales des hommes et leurs ennemies. Ainsi, les femmes ne combattaient pas entre elles ni n’affrontaient d’autres peuplades féminines, leur pugnacité s’exerçait seulement à l’égard de l’homme, refusant le mariage où elles voyaient une sujétion. 

L’Amazone est la Femme comme expression de l’animalité, tuant l’homme ou l’assujettissant en le séduisant et le « dévorant », telle la mante religieuse – insectes et littérature. La femme-homme peut se muer en femme-à-hommes, à moins qu’elle ne vise dans l’adversité des sexes l’idéal des femmes-sans-hommes qui trouvent le moyen de se passer de ces incommodes partenaires. (Régis Boyer – Femmes viriles, Dictionnaire des mythes littéraires, éd. du Rocher, 1988.)

Le mythe du phénix aussi est devenu l’expression d’une rêverie féminine et féministe : la femme se pense amazone, un pendant de l’oiseau qui serait une femme, à la fois mère d’elle-même et mère par elle-même. Pour Monique Wittig dont le récit Les Guérillères (1969) tient à la fois du poème et de l’épopée parodique, le phénix est bien l’amazone, la femme célibataire. On relève dans ce texte des scènes de crémation où elles jettent sur un bûcher en flammes les instruments de leur asservissement. Elles colorent ensuite de peinture ces traces et restes transformés sous l’effet du feu. 

Marie Dilasser écrit dans Penthésilé.e.s/Amazonomachie : « Des animaux sauvages pousseront sur nos langues… on s’efforcera de sortir de nos corps… on se dès-identifieraSE PEINDRA VISAGES DOS TORSES PORTERA CAGOULES MASQUES SE FERA BALEINES FOURMIS… ON DEVIENDRA MONSTRES. » Cette écriture lyrique dégenrée et subversive, retrouve le souffle de la tragédie – réalité politique et corrosive du mythe, humour et dérision. Elle évoque librement le pouvoir et la relation complexe des femmes à celui-ci, en même temps qu’elle révèle la puissance des femmes accomplies, héroïnes ou simples mortelles. L’autrice offre trois figures de Penthésilée, deux féminines et une masculine, qui « constellent » cette figure mythique de la Guerre de Troie. 

L’écriture inclusive du titre de la pièce note moins l’affirmation du féminin que celle de l’altéralité, de la pluralité, de la diversité. A l’honneur, le savoir-faire des amazones, inspiré des traces de la mythologie et de l’archéologie, de la pièce de Kleist, de l’inspiration de l’écriture de Monique Wittig.

Le spectacle s’ouvre sur un prologue, le dernier affrontement sur le champ de bataille: Penthésilée meurt. L’héroïne a-t-elle chuté sous les coups d’Achille ou s’est-elle suicidée ? On ne sait. Elle s’est empalée sur la lance d’Achille pour mener la guerre ailleurs, peut-être, et bâtir un nouveau monde, porter une voix entre la vie et la mort, la civilisation et la barbarie, le féminin et le masculin.

Achille avoue qu’ils auraient pu s’aimer, mais il est trop tard : elle se confond avec une montagne.

Le décor est un « entre-deux-mondes », Purgatoire ou Styx ou Enfers, territoire ombreux situé entre la vie et la mort où Penthésilée, défunte, se confie, commentant son histoire. Les lieux privilégient l’intime voilé, le secret et la magie, le féminin – une grotte, un sanctuaire, un hammam.

La figure de Penthésilée révèle le lien des femmes avec le pouvoir d’un côté, et avec la puissance, de l’autre : le pouvoir lui assigne un rôle et un destin, la puissance une identité ouverte et plurielle. Le spectacle est articulé sur deux volets dont le premier recouvre le pouvoir issu du mythe ancien de Penthésilée et le second, celui d’un temps plus neuf ou nouveau qui pose la question de la puissance et du « nous » – la possibilité de la réconciliation entre le féminin et le masculin. 

Dans la deuxième partie, Penthésilée quitte ce monde – une figure d’élévation -, accédant à une autre niveau de conscience pour les générations futures, livrant un legs, un héritage de pensées. 

Le mythe convoque trois figures : la première, ancienne et primitive, est incarnée par la Franco-québécoise Marie-Pascale Dubé, dont la voix profonde remonte à des origines inuit et à l’initiation au chant de gorge, issu du tréfonds de l’humanité, parole de peuplades de violences, cris et sang.

La deuxième figure – Lorry Hardel – évoque une jeune guerrière puissante et incandescente. 

Or, les Amazones parviennent mal à concilier leur désir d’efficacité guerrière et leur désir pour les  hommes combattus. Penthésilée est écartelée entre son amour pour Achille et les décisions à prendre.Cette troisième figure est portée par le danseur Seydou Boro, le rôle de l’opposant Achille – dualité hybride et dialogue entre deux mondes, confrontation entre égos qui se reconnaissent, Achille, figure de vieux guerrier abîmé par la violence des hommes, pousse la Reine aux aveux.

Le danseur, incarnation d’une figure masculine, se métamorphose dans la deuxième partie, au carrefour de l’homme, de l’animal et de la femme. Guerre de Troie et amazones, l’ombre du cheval s’impose : l’interprète incarne physiquement l’animal en mouvement, motif  du Cheval de Troie.

A Penthésilée, il avoue qu’il « voudrait aimer au-delà du désir…, changer de sexe … chercher des futurs désirables… où il n’y a plus de peuple, plus de héros, rien qui soit institué, joué d’avance ».

Un quatuor de jeunes filles – Sonia Bonny, Juliette Boudet, Lucile Pouthier et Mathilde de Carné – représente les amazones d’ici et maintenant, l’accompagnement vocal de l’oratorio-manifeste de Marie Dilasser. Et trois artistes singuliers assurent le son et la musique de l’ensemble : le créateur sonore Jérôme Castel – accords métalliques et électroniques et comme source d’inspiration, les Quatre Saisons de Vivaldi par Max Richter.  Le chef de choeur Nikola Takov, et Grégoire Touvet pour les arrangements et la prise en charge des quatre jeunes chanteuses lyriques dans un répertoire baroque, classique ou contemporain, de Mozart, Haendel à Cristobal de Morales… Des chants de deuil magnifiques issus du répertoire sacré araméen ou Kaddish, prières pour la vie et la mort, chants masculins d’élévation, réadaptés et repris par un quatuor féminin.

Porosité entre l’ancien et le moderne, tradition et quête d’une énergie contemporaine à travers les voix, les sons, les chants. Penthésilé.e.s Amazonomachie est un oratorio, un spectacle sur les femmes, le pouvoir et la puissance, le conscience d’un lâcher-prise pour être au plus près de soi.

Proférant menaces et insultes, éructant, admonestant, injuriant ce monde d’hommes à blâmer,  gronder et désapprouver, le chant de Marie-Pascale Dubé d’abord et la litanie de Lorry Hardel ensuite, jouent une partition tirée au cordeau. Ensevelies vivantes dans un sanctuaire envahi d’ombres et de fresques de guerrières au combat, traces de gynécée et brouillard de champ de bataille, elles déposent leur colère, le regard arrêté sur les paysages de mer, de ciel et de terre.

Le spectacle « indiscipliné » est polymorphe – écriture, partition sonore, musicale, vocale, chorégraphique et vidéo -, élaboré à partir d’un mythe très ancien qui n’en révèle pas moins l’actualité brûlante d’un monde en évolution où les femmes tentent de prendre une place nouvelle.

Véronique Hotte

Penthésilé.e.s Amazonomachie, texte de Marie Dilasser, mise en scène de Laëtitia Guédon 75 ème édition du Festival d’Avignon. Les 6 7 8 | 10 11 12 13 juillet 2021, à 16H à la Chartreuse-CNES de Villeneuve Lez Avignon.

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