Peer Gynt d’après Henrik Ibsen, adaptation libre d’après la traduction de Maurice Prozor et Pierre Georget La Chesnais, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois au Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher à Bussang.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Peer Gynt d’après Henrik Ibsen, adaptation libre d’après la traduction de Maurice Prozor et Pierre Georget La Chesnais, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois au Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher à Bussang (Vosges). A partir de 12 ans.

Pour la metteuse en scène Anne-Laure Liégeois, engagée corps et âme dans l’aventure théâtrale, rien n’est plus tentant que de s’emparer de l’allant mystérieux de Peer Gynt (1867) d’Ibsen : « Il veut beaucoup, mais ne sait pas où aller », tel serait le portrait du héros de la pièce éponyme.

Tout est histoire, conte, théâtre, dans la vie du jeune héros norvégien qui, depuis sa pauvreté originelle dans les plaines de son pays, n’en sait pas moins qu’il sera roi un jour par-delà les mensonges et balivernes récités à sa mère, issus des contes et légendes collectés par Ibsen.

Le héros part à la conquête du monde, abandonnant Solveig dans la forêt où elle est venue le rejoindre pour échapper à la plaine. Or, il prend la route du sud à la recherche de l’éclat et de la gloire. La quête initiale de l’enfant pauvre est l’argent, endossant des destinées diverses, telles des pelures d’oignon, recherchant en vain en une quête sans fin l’ultime « soi » appelé « lui-même ».

Raillé par les villageois,  Peer Gynt fuit dans les montagnes, trouve asile chez les trolls dont la pensée étriquée le fait partir plus loin. Indépendant, il refuse la cécité imposée par le roi des Trolls, et laisse tomber le rêve de devenir un Prince qui soit prisonnier d’un royaume d’ombres et de nuit.

Vendeur « de nègres en Caroline et de statues d’idoles en Chine », riche financier en Egypte, Peer fait appel à une exigence intérieure existentielle. Soit l’égoïsme exacerbé d’un délire d’être soi : « un moi en bloc », « Gynt sur la planète tout entière ». Opportuniste désireux de s’enrichir, il est capable de revirements politiques tant qu’il peut faire du commerce, vendre des armes et des esclaves, maintenir sa fortune. (Florence Fix, le Théâtre de Henrik Ibsen, Ides et Calendes, 2020).

Ibsen initie le débat philosophique sur la vocation : jusqu’où un homme peut-il s’en tenir à soi, ne souffrant aucun compromis ? Peer Gynt répond à l’injonction intime par la légèreté, l’indifférence, le jeu et la dérision. Il feint, ment, trompe l’autre et érige son énergie en libre condition vitale.

L’anti-héros, ludique et léger en apparence, est cruel envers les villageois de son pays natal, envers les Européens comme les autochtones rencontrés lors de ses lointains voyages : il raille finalement, et contre toute attente, leurs désirs de réussite sociale, de considération, d’amour, d’argent, de religion même, en se faisant passer pour un prophète auprès d’une fille du désert.

Peer Gynt s’amuse des engouements qu’il provoque, sans jamais s’y engager. Il incarne l’expérimentation d’une vocation impérieuse qui le dispense de la moindre responsabilité alentour. 

« Peer Gynt, tu mens », première phrase de la pièce, est une accusation lancée par sa mère.

Cette exigence d’autonomie est dédaigneuse pour les autres. Peer Gynt fait naufrage en revenant au pays, disputant âprement la planche de bois partagée avec un rescapé et père de famille : il le noie pour se sauver : Peer n’a lui-même ni enfants ni foyer – une existence in-aboutie -, selon un raisonnement absurde et méprisant envers le marin laissant une veuve et des orphelins.

Peer Gynt ne dévie pas de la route tracée, multipliant les détours et les compromis, suivant à la lettre ce que le Grand Courbe lui a conseillé. Lorsqu’il fait retour dans son village natal, de tous abandonné, reste un personnage féminin loyal, Solveig, à qui il avait fait promettre de l’attendre. Dans l’élan qui ne l’abandonne jamais, il la retrouve, au milieu de la nature, qui  a construit sa vie.

Après des années d’errance et de non-héroïsme – violence, cruauté et petits arrangements -, il revient dans son pays où la mort l’attend. Une vie égoïste en est le bilan à dieu et à diable.

Pour la scénographie d’Anne-Laure Liégeois et d’Aurélie Thomas, s’impose sur le plateau sombre un décor nu et dépouillé dont un mur de planches de bois, élevé et installé en angle, un praticable sur lequel les comédiens évoluent royalement sous la lumière de Guillaume Tesson. Les costumes de Séverine Thiébault sont particulièrement seyants, colorés, élémentaires et de belle coupe ; ils tombent parfois des cintres, comme par magie, humour et magie récurrente du théâtre- roi, et les acteurs peuvent surgir des hauteurs de la salle, comme de ses entrées, à cour et à jardin.

L’originalité de la pièce tient à sa dimension d’épopée qui traverse trente années d’une existence. Un jeune homme de vingt ans devient un adulte cinquantenaire, soit Ulysse Dutilloy d’abord, comédien amateur du Théâtre du Peuple, puis son père Olivier Dutilloy qui prend le relais, acteur fidèle et présence d’importance depuis les débuts des créations solaires d’Anne-Laure Liégeois.

Le premier a la fougue de la jeunesse, l’élan et l’emportement non calculé et infiniment senti.

Quant au second, il garde ce même souffle à peine tempéré, articulé par le savoir-faire et l’histoire. Il « veut beaucoup », à la façon de Peer – enthousiasme, effervescence, sans stratégie ni calcul.

La mère Aase qu’interprète Laure Wolf est une mère contemporaine, attachante et joueuse, à l’écoute d’un fils qu’elle tance et protège à la fois. Grandiose est la scène de sa mort auprès du jeune homme : elle arrive sur le plateau à jardin, tirant sa couche bruyante de bois, l’installant et discutant assise, avant de s’allonger pour en finir enfin, le fils éploré à ses pieds.

Marc Jeancourt dans le rôle du Courbe, du Fondeur et du Passager inconnu, est un personnage beckettien, habit sombre et chapeau melon, grave et énigmatique, figure de réel contre le rêve.

Quand apparaît Peer cinquantenaire, c’est la fête des lumières et de l’apparat, Oiliver Dutilloy danse sur sa scène en élévation, un acteur festif et rayonnant sous la musique, un défilé joyeux.

Ce Peer-là semblerait avoir réussi mais tout n’est qu’illusion et vanité; devenu prophète, il pose comme dans un tableau d’orientaliste. La scène d’espace blanc de l’établissement psychiatrique est éloquente – fresque post-moderne des êtres emmurés dans une longue solitude existentielle

Tempête et naufrage sont figurés – mouvements, lumières et sons – sur une bâche de plastique exposée aux fracas du tonnerre – : la catastrophe naturelle s’impose en tant que scène vivante.

Têtes de chevaux, tête de cochon et autres masques, apparition d’un sphinx doré sur le plateau, et petit théâtre mobile qui roule sur le plateau – théâtre dans le théâtre -, un costume pourpre d’apparat religieux et une guirlande lumineuse de guinguette, l’allégresse irradie le plateau.

En écho dans la salle, la joie et la vigueur générées par les comédiens dominent, tant les épisodes délivrent leur lot de fraîcheur, de vivacité et d’emportement, ce bonheur d’être au monde – une belle intensité des états d’âme et des corps qui prend appui sur la confiance dans un jeu rythmé.

« Et lorsque je sentirai que je meurs – ce qui arrivera bien un jour – je ramperai sous un arbre abattu par le vent, et sur son écorce je graverai en énormes lettres : « Ci-gît Peer Gynt, brave type, empereur des autres animaux… Empereur ?… (Il rit) Ah ! Tu n’es pas un empereur, tu es un oignon ! Et je vais te peler, mon petit gars ! Et pas la peine de pleurnicher ! » On est personne.

Autour des acteurs professionnels, la troupe radieuse des comédiens amateurs du Théâtre du Peuple est admirable – talent et humour – : Sanae Assif, Arthur Berthault, Rébecca Bolidum, Thierry Ducarme, Martial Durin, Clémentine Duvernay, Juliette Fribourg, Sébastien Kheroufi, Michel Lemaître, Matteo Renouf, Chloé Thériot, Edwina Zadjermann. Sans oublier les airs éloquents de la partition musicale d’Edward Grieg jusqu’à la voix de Jane Birkin qui emportent loin les rêves.

Véronique Hotte

Du 3 juillet au 1er août 2021 à 15h, du jeudi au dimanche, relâches le lundi, le mardi et le mercredi au Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre 88540 – Bussang. Tél : 03 29 61 50 48. www.theatredupeuple.com 

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