Quelque chose au côté gauche d’après « La mort d’Ivan Ilitch » de Léon Tolstoï, adaptation et libre interprétation de Hervé Falloux, mise en scène de Séverine Vincent. Dans le cadre du Phénix Festival.

Quelque chose au côté gauche d’après « La mort d’Ivan Ilitch » de Léon Tolstoï, adaptation et libre interprétation de Hervé Falloux, mise en scène de Séverine Vincent. Phénix Festival.

La dénonciation du mensonge social domine l’oeuvre des dernières années de Léon Tosltoï (1828-1910), livrant une mise à nu de la condition humaine dont l’accent pessimiste est tempéré par le thème constant de la conversion spirituelle. « Ainsi, dans La mort d’Ivan Ilitch (1886), l’approche de la mort, qui déprécie d’abord pour le héros tout ce qui faisait jusque-là sa vie, aboutit, en ses derniers instants, à lui faire découvrir la loi d’amour qui fait de la mort elle-même une délivrance ». (Michel Aucouturier, Encyclopedia Universalis)

Ivan Ilitch, satisfait et suffisant, a brillamment gravi les échelons de la réussite sociale, régnant en maître sur les dîners mondains, les parties de whist – une existence pétrie de certitude.

Dans la Russie tsariste, Ivan Ilitch préside le tribunal de Saint-Pétersbourg avec compétence et froideur. Rien ne l’intéresse plus que son prestige, l’apparat d’une vie mondaine et ses succès au whist. Sa vie est telle qu’il l’a toujours souhaitée : facile, agréable, de bon ton, bienséante, précise-t-il. Devenu Procureur, il bénéficie d’un logement de fonction décoré à son goût. Or, il chute d’une échelle en posant des rideaux : s’ensuit une petite douleur au côté gauche, qui fait tout basculer…

L’homme n’a vécu que pour son confort, allant jusqu’à travailler tard le soir dans son bureau, pour ne pas subir la présence d’une épouse impérieuse qui l’agace, sa fille et son fils à ses côtés.

Enfin, au bord du précipice, il commence un chemin initiatique qui va le mener vers la lumière. L’histoire du protagoniste joue sur les paradoxes, selon l’adaptateur et interprète Hervé Falloux : plus Ivan Ilitch gravit les échelons de la magistrature avec plaisir et brio, plus son humanité se dissout. Plus il est important et respecté, plus sa vie s’enfonce dans la vacuité. Plus il pense vivre « comme il faut », plus il s’égare. Plus son corps s’affaiblit, plus sa vie spirituelle s’enrichit. 

Un moujik, et non les riches aristocrates cultivés, le mène sur le chemin de la vérité. Un enfant montre la voie à l’imposant magistrat aux cheveux blancs, le sens de la vie révélé, alors qu’il meurt. Une vie, telle celle de Tolstoï, emplie de contradictions, d’élans opposés et d’écartèlements.

Quelque chose au côté gauche est une adaptation libre pour un « seul en scène », et plonge les spectateurs dans le voyage introspectif de ce personnage à l’âme terriblement slave. Pour Hervé Falloux qui est passé par l’épreuve douloureuse de la maladie, celle-ci ne fait que révéler l’humanité d’Ivan Ilitch – un électrochoc. La pièce est le combat d’un homme contre lui-même et pour sa rédemption et son rachat. Un chemin difficile et parfois drôle vers la vérité et la grâce.

Ivan Ilitch découvre une humanité insoupçonnée, chez lui, et  les autres, une posture pertinente en des temps individualistes de repli sur soi où ne comptent qu’argent, bien-être et consommation.

Dans un costume étonnamment blanc d’aristocrate russe rêvé – propice aux images malicieuses de luxe mêlées de neige et de pureté idéale -, façonné par Jean-Daniel Vuillermoz, le comédien Hervé Falloux s’en donne à coeur joie, racontant précipitamment les débuts d’une carrière qui surmonte les moindres obstacles et petites contrariétés avec aisance, parlant franc avec le public.

Quelques fauteuils simplement recouverts mais suggestifs d’une vie révolue pour la scénographie de Jean-Michel Adam; les lumières sont de Philippe Sazerat et la création son de Ladam.

Certes, il n’est plus amoureux de son épouse depuis longtemps, mais il reste attentif à ses enfants. Puis l’acteur ralentit son débit, quand il sent ce « quelque chose du côté gauche », d’emblée moins libre et donc moins maître d’un discours qui fonce en avant, aveuglément et sans recul.

A présent, il apprend à se poser, à attendre et à faire retour sur lui-même; certains de ses souvenirs, peu nombreux certes, ont pourtant été témoins d’une authenticité qu’il n’a pas su saisir : telle femme qu’il a regardée, assise dans un wagon de train, il est subjugué par sa vérité tranquille.

Il admet qu’il n’a plus regardé quiconque de cette manière-là et ne s’en est même pas inquiété.

Un beau « seul en scène » qui parcourt le temps à la fois long et court d’une vie qui se cherche.

Véronique Hotte

Spectacle vu le 28 juin  auThéâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette 75005 -Paris Reprise au Studio-Hébertot, du 28 octobre au 27 novembre 2021.

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