Poings de Pauline Peyrade (éd. Les Solitaires Intempestifs, 2017), conception et écriture du projet Das Plateau, mise en scène de Céleste Germe.

Crédit photo : Simon Gosselin.

Poings de Pauline Peyrade (éd. Les Solitaires Intempestifs, 2017), conception et écriture du projet Das Plateau, mise en scène de Céleste Germe.

Pauline Peyrade, auteure et metteuse en scène dont on a pu voir en 2018, au Théâtre National de Strasbourg, la création de Bois impériaux par le collectif Das Plateau, crée Poings au Théâtre national de Bretagne à Rennes. La conception et l’écriture du projet revient au même collectif – Céleste Germe pour la mise en scène, Maëlys Ricordeau pour le jeu, Jacob Stambach pour la composition musicale, Jacques Albert pour la collaboration artistique, James Brandily pour la scénographie, Sébastien Lefèvre pour les lumières et Jérôme Tuncer pour le son, Flavie Trichet-Lespagnol pour la vidéo. Ajoutons Grégoire Monsaingeon, acteur, metteur en scène et scénariste, pour le jeu.

Das Plateau impose une dramaturgie plurielle, une écriture multimédia trans-disciplinaire – littérature, arts plastiques, visuels et sonores, arts de l’image, numérique et théâtre -, qui sied particulièrement à la pièce Poings de Pauline Peyrade, l’évocation d’une histoire d’amour délétère, entre emprise et humiliation – récit de la souffrance d’un viol conjugal.

Sur la scène, une rave party bat son plein avec sons et jeux de lumières multi-faisceaux, stroboscope et découpes de mouvements, clignotements, flashs, rayons fluorescents dans la nuit noire, éblouissements, diffraction, scission des images, ruptures et modulateurs de lumières, saccades musicales… 

Etourdie, « Elle » croise « Lui » : « Ça se passe au milieu de la piste. Perdu entre trois mille personnes qui bougent dans tous les sens. Je le vois, il s’approche et le monde entier disparaît. Des choses comme ça, ça arrive. » Ils sont deux sur le plateau de théâtre.

Chaos évocateur et discontinuité significatives, ces perturbations spatio-temporelles filent la métaphore de l’expérience inouïe que vivra un peu plus tard la femme, détruite par le viol inattendu et imposé par son compagnon masculin : « Sa main sur ma nuque. Il pousse. J’essaie de me dégager. Je ne sens plus mes bras. Son poing dans mes cheveux. Il s’agrippe. Ça tire. Il pousse encore. Une mèche de cheveux dans ma bouche. Je secoue un peu la tête. Il pousse plus fort. Je secoue la tête. Il serre plus fort mon cou. Ça fait mal. Il s’énerve. Il appuie très fort. Ma mâchoire cède. Il s’enfonce… »

La mythologie grecque est plus approximative, à la lecture d’un écrivain médiéval traduisant le viol de Philomène par l’époux de Procné dans la légende de Procné et Philomène, adaptée des Métamorphoses d’Ovide, un drame consommé précédant la métamorphose en rossignol – envol ou mort plutôt que honte éprouvée : « Alors il (Térée) la prend de force, et elle crie, elle lutte, elle se débat, peu s’en faut qu’elle ne meure. De colère, d’angoisse et de douleur, elle change plus de cent fois de couleur, elle tremble, elle pâlit, elle frissonne, et dit qu’elle est à la mâle heure sortie de la terre de sa naissance, quand elle est ainsi mise à la honte (…) Félon, pourquoi as-tu fait un tel crime, en étant ainsi enragé et hors de toi ? (Chrétien de Troyes, Philomena, trad. Anne Berthelot)

L’acte a été longtemps une « félonie » mais les temps ont changé.

Une transgression non encore nommée viol mais profanation, non conçue comme un outrage à la personne mais un rapt, un enlèvement.Les temps ont changé, et « Elle » de Pauline Peyrade serre les Poings, et à force de raisonnement et de retour sur soi, rassemble son énergie dans la préparation d’un combat et de coups à donner – en venir aux Poings et se battre aussi. De son côté, l’homme que joue avec tact Grégoire Monsaingeon, figure d’homme paradoxal qui, quand il ne parle pas avec désinvolture, n’exprime pas ses souhaits, n’impose pas ses convictions, dort abandonné et allongé sur son lit, les poings fermés et non menaçants puisqu’il n’a plus le désir de cogner.

Un peu plus tard, à l’abri des regards, dans une relation à huis-clos, la dissociation de la femme est explicitement dépliée sur la scène, à partir de la première rencontre initiatique. Victime malgré elle d’un trauma que l’homme banal lui fera subir, elle éprouve le sentiment d’un dédoublement, d’un déchirement, d’une dissociation, d’une violence intime. Corps et conscience sont comme tétanisés, voués aux sensations d’éparpillement de l’identité. La déflagration est telle que « Elle » se voit vivre, à côté de soi, partagée entre deux entités.

Le dispositif scénographique démultiplie l’image visuelle du corps féminin, l’interprète Maëlys Ricordeau en robe courte et grosses bottines noires, une paire de rollers à la main,  expose son récit – Toi et Moi avec Lui -, allant et venant sur l’avant-scène, une sorte de couloir ou no man’s land qui est séparé de l’espace intérieur où le récit est mis en action. 

Un angle de forme excavée de la boîte scénique transparente point face public – la piste de danse et sa pelouse adjacente ou la maison au bord d’un lac près d’un bois sous l’éclairage lunaire, un salon, une chambre…  Cet espace intérieur est mis en abyme encore – conscience et fiction mêlées -, selon des lieux de vie distincts que contourne une coursive sur laquelle errent l’homme et la femme, eux-mêmes démultipliés par une galerie de glaces et de parois miroitantes, de sorte que « Lui » parle au reflet d’ « Elle » – qui n’est que « Toi » – esquisse dédoublée, irréelle et absente à elle-même, illusion de son « Moi ».

La femme porte deux voix que traduisent les micros HF au volume sonore plus ou moins intense, selon qu’elle déclame sa parole à l’homme – une voix forte – ou sa propre pensée intime – une voix murmurée ou chuchotée. Se font ainsi entendre sur le plateau trois instances de parole, Lui – univoque- , Toi – « Elle » qui s’entend parler, mécaniquement – et Moi – « Elle » qui ressent, comprend et interprète pour tenter enfin de se hisser à l’air libre. Les présences sont plus ou moins éloquentes, selon la qualité de la tessiture existentielle.

La pièce est articulée en cinq parties – Ouest, Nord, Sud, Points, Est – qui correspondent à l’épreuve des différents états de la conscience intérieure féminine face à l’objectivité des faits, la perte des repères et de toute orientation personnelle physique et mentale. Points analyse les éléments de la question existentielle et de ses conditions de survie, une mise au point qui précise la situation où « Elle » – Toi et Moi – se trouve, à travers les formules répétitives et secrètes qui l’arraisonnent et dénoncent un mal-être sincère : « Quelqu’un qui t’aime, il ne te force pas à faire ce que tu n’as pas envie de faire. Il ne s’amuse pas à te faire pleurer. Il ne te réveille pas au milieu de la nuit. Pense à autre chose. »

Elle abandonne le passé pour rejoindre son Point d’attache et d’ancrage dans le présent, corrigeant une mauvaise interprétation et démentant sa soumission.

Précisant sa position au milieu des courants extérieurs néfastes de ce compagnon, elle oeuvre à sa propre résilience par la mise au jour patiente de ses silences et non-dits, ce qui la conduira naturellement à la délivrance, à la fuite, à l’émancipation et à la libération. Et dans Est, elle abandonne le passé pour rejoindre son Point d’attache et d’ancrage du présent, l’endroit sensible où la conscience demeure, d’où elle part et où elle revient face au vaste monde, corrigeant une mauvaise interprétation et démentant sa soumission.

En exergue à la pièce Poings, Pauline Peyrade cite L’Insurrection poétique, manifeste pour vivre ici de Rita Mestokosho, poétesse et militante innue au Québec : « Je suis partie de très loin Pour arriver jusqu’à moi (…) J’entends encore mon souffle court Qui courait dans tous les sens de la vie. » Une poésie qui allie croyances innues aux liens spirituels avec la nature et la circularité du vivant, nature et vie humaine, connectivité du monde.

Et la figure de Poings, quand elle se sent anéantie et détruite, raconte : « Je vois la forêt. Le lac gelé. Les arbres immenses. Un rayon de lune transperce les feuilles. Elles brûlent. La nuit est partout. J’ai peur. Je plonge le nez dans la terre. Je respire. Je mords. Je mange. Je tente de me re-lever. Les arbres s’enfoncent. J’enfonce ma tête dans la terre. »

Les interprétations d’agressions sexuelles violentes et imposées sont significatives de l’état des sociétés elles-mêmes, liées à l’histoire culturelle du corps, de la sexualité et la prise en compte progressive de la femme et de l’enfant en tant que sujets. Le viol s’inscrit parmi les pratiques violentes établissant un rapport d’inégalité entretenu par le sadisme et la volonté d’humilier. Le mercenaire symbolique, le soudard, l’envahisseur violeur sont de toute époque, le viol est une torture, une atteinte reconnue à l’intégrité de la personne.

La culpabilité en travail où s’enferme la victime laisse enfin place à la dénonciation du violeur dont l’image bascule : de mâle primitif, il se transforme en dangereux pervers. La loi a enfin reconnu que des rapports sexuels imposés dans le cadre légal et religieux du mariage pouvaient entrer dans la catégorie des sévices sexuels. Face aujourd’hui à la réaction plus forte du féminisme à l’égard des violeurs, reste l’attitude ironique des machistes continuant à voir dans la femme violée une victime au moins à demi consentante, ou même une provocatrice satisfaite des violences que l’homme lui fait subir : « Tu as aimé ça. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça. Tu n’aimais pas ça… »

L’écriture de Poings, succédant à celle d’A la carabine mis en scène par Anne Théron en 2019, se révèle percutante, évocatrice d’une sensibilité politique et poétique ultra-contemporaine, ne serait-ce que dans la coordination, la syncope, la simultanéité et l’arythmie des phrases organisées en tableau sur la page du texte de la pièce, et qui sont diffractées librement à leur tour dans l’espace visuel et le volume sonore de la scène. 

Un écho lointain à la voix de Sarah Kane – recherche introspective, appels engagés contre les conflits de ce monde, choc visuel, univers sonore étrange, jeu solitaire des voix. Or, si la dramaturgie de Poings dans laquelle le corps sacrifié de la femme est lieu de la douleur d’être au monde, la résilience et la capacité à surmonter les chocs traumatiques celés en l’intimité de la protagoniste sont un témoignage de vif espoir, l’endurance et la résistance.

Véronique Hotte

Première représentation professionnelle du 11 mars 2021 au Théâtre national de Bretagne à Rennes. Tournée prévue au Parvis à Tarbes, à L’Espace Culturel Boris Vian aux Ulis. Saison 2021-2022, à Nanterre-Amandiers – CDN, au Théâtre du Nord à Lille, au CDN Orléans Loiret Centre, au Théâtre de Châtillon, au Lieu Unique à Nantes, au Théâtre du Beauvaisis, au Théâtre Jean Vilar à Vitry…

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