Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, traduction-adaptation de Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz et Paolo Sandoz, mise en scène de Maïa Sandoz et Paul Moulin.

Crédit photo : Kenza Vannoni.

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, traduction-adaptation de Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz et Paolo Sandoz, mise en scène de Maïa Sandoz et Paul Moulin.

Le Prince Don Pedro et ses hommes reviennent à Messine d’une guerre victorieuse où le premier entreprend de faire régner l’ordre sur ses terres – autorité sur le monde et autorité sur les femmes. La guerre des sexes remplace celle des armes : l’épée est devenue le verbe. La bataille se tient dans le palais et le verger de Léonato, gouverneur de Messine.

Claudio, seigneur de Florence, confie au Prince son amour pour Héro, la fille du gouverneur Léonato. Aussitôt, le Prince masqué, se faisant passer pour Claudio, fait la cour à la jeune fille, pour « servir » celui-ci : éveiller l’intérêt de la belle pour l’amoureux.

Le mariage étant affaire de famille et de souverain, le Prince négocie avec le gouverneur.

Héro, la fille héritière de Léonato, est riche, vertueuse et silencieuse, comme le commente avec beaucoup de facétie Anny Crunelle-Vanrigh (pour la traduction par Jean-Michel Déprats de Beaucoup de bruit pour rien, éd. Théâtrales, 2004). Or, Héro a pour amie sa cousine, Béatrice, au verbe mordant – réparties acérées et piquantes-, une double rebelle.

Si Héro est la femme idéale silencieuse, rêvée par le patriarcat, la volubile Béatrice représente la femme indocile qu’il faut réduire au silence, ce que tente Bénédict, seigneur de Padoue, qui en pince pour elle pourtant – et réciproquement – mais s’en cache. Les deux discoureurs forment un couple subversif de célibataires endurcis qui seront malgré eux pris au piège de l’amour, un miroir comique du couple tragique de l’intrigue principale.

Or, Claudio va être trompé par les manipulations de Don Jean, frère bâtard du Prince, qui veut se venger, en cherchant à nuire à son frère Le Prince, mieux servi par la fortune. Don Jean calomnie la douce Héro, mettant en scène – théâtre dans le théâtre – une situation mensongère faisant de la jeune fille une infidèle ou une catin, piège où est pris Claudio. 

Beaucoup de bruit pour rien : quel est ce  « rien » dont on fait tant de bruit ? Une réputation injustement diffamée quand une femme a été vue en compagnie de son amant la veille de son mariage. « Rien»  (Nothing) dans la langue crue de l’époque, désigne la femme, et plus exactement le sexe de la femme, le « sans-chose » (no-thing) : description utile à une société patriarcale qui justifie l’autorité masculine par l’anatomie féminine. 

Aussi la « sans-chose » devient par glissement une « pas-grand-chose ». Chaste et silencieuse, soumise à son père, ensuite à son époux, la jeune fille idéale Héro sera l’objet que les hommes s’échangent dans la transaction connue sous le nom de « mariage ».

Pour les jeunes metteurs en scène, Maïa Sandoz et Paul Moulin, la comédie shakespearienne bouscule les normes, tendue par la querelle de l’ambiguïté de la parole, du désir, de la représentation et de l’illusion – une question théâtrale, éthique et politique. 

Sur le plateau, le sourire règne – humour, vivacité, sensualité, jubilation et esprit festif. Les représentations figées de l’amour sont moquées, de même la rumeur et les fake-news.

Beaucoup de bruit pour rien est une comédie bouffonne animée par des personnages de farce typés, caricaturaux et satiriques, des figures à la fois de la bourgeoisie et du peuple de la cité de Londres – ce dernier transposé dans les quartiers de banlieues remuantes.

Les filles ont de l’esprit plus que les garçons dans ce Beaucoup de bruit pour rien, coup de foudre et charme de jeunes gens espiègles qui veulent affirmer leur désir face à la vie.

Tendresse, ingéniosité et raffinement des mots d’esprit entre les amoureux non déclarés : jeux de mots à double sens et un beau langage parlé jusqu’aux calembours obscènes.

Dans ce badinage, les jeunes filles avisées excellent à pratiquer ce duel verbal qui traduit le duel des sexes – fougue, finesse et maîtrise de soi de Béatrice et Héro. Elles sont à l’écoute de leurs sensations, burlesques, fantasques ou désabusées, usant d’ironie. Bénédict qui tient si bien tête à Béatrice finira par se soumettre à la passion qui l’emporte.

Dans la scénographie ludique et plaisante de Catherine Cosme, l’espace – un beau livre d’images – coloré et illustré des mouvements des préparatifs de la fête, se met sur son trente-et-un. La troupe de comédiens investit les lieux en joyeux lurons accueillants. Les jardins du gouverneur éveillent l’amusement, évoqués par des panneaux de bois peint – arbres aux gais feuillages verts et mobiles pour la reconstitution d’un joli puzzle enfantin.

On se croirait dans le rêve enchanté d’un conte merveilleux, avec la nature pour paysage.

Léonato joué par Gilles Nicolas invite à sa table le Prince et consorts, déployant une danse loufoque, courant, volant, à l’écoute des uns et des autres et interpelant même le public. Serge Biavan en Prince Don Pedro a l’allure de l’aristocrate. L’arrogant Don Jean de Maxime Coggio est l’ombre négative d’un Hamlet lointain, un jeune homme calculateur.

Christophe Danvin incarne Balthazar, le chanteur du Prince, avec prestance et aisance, et Mathilde-Edith Mennetrier dessine un Borachio qui a du peps, individu trouble et bouffon – musicien, chanteur et comédien. Soulaymane Rkiba en Claudio, amoureux de Héro, exprime fougue et passion. Mélissa Zehner est une Héro transgressive, forte d’une singularité bien frappée car elle interprète, en alternance antithétique, un rustre cocasse de banlieue « à la face de cul ». Paul Moulin jouant Benedict est une sorte de Matamore déluré, tandis qu’Aurélie Verillon en Béatrice est une forte tête acidulée et pleine d’allant.

Un moment récréatif, une comédie souriante et printanière mettant à mal les prétentions velléitaires des hommes à vouloir toujours conduire le monde, les affaires et les femmes.

Véronique Hotte

Présentation professionnelle du 5 mars au Théâtre de la Cité – CDN de Toulouse (Haute-Garonne). Tournée prévue à l’EMC à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne); à La Piscine à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine); à la MC2 à Grenoble (Isère); à L’Equinoxe à Châteauroux (Indre); Les 3 T à Châtellerault (Vienne); à L’Agora, Scène Nationale de l’Essonne (Essonne); au Théâtre 71 à Malakoff (Hauts-de-Seine).

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