Pangolarium, texte et mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud.

Crédit photo : Christophe Battarel.

Pangolarium, texte et mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud.

Pangolarium, pièce fantastique écrite et mise en scène par Nicolas Liautard et Magalie Nadaud, incite à l’éveil de la curiosité des plus jeunes et des moins jeunes, tressant avec habileté trois fils distincts et serrés qui, noués, se rejoignent dans l’accès ouvert à une communauté sociale rêvée. 

Sont abordés à travers le spectacle les thèmes tendance et contemporains de la parentalité, de l’écologie, la bioéthique, des utopies sociales, des addictions, de la conscience, de la dépression.

Et ne parlons pas du titre Pangolarium de la pièce écrite en 2018, qui, bien avant la pandémie de la Covid-19 et les débats sur son origine, fait allusion au pangolin, mammifère replié sur lui-même qui s’ouvre au monde peu à peu. Murphy, l’héroïne, est partiellement recouverte d’écailles : elle ressemble au pangolin griffu, animal africain et asiatique, arboricole ou terrestre, couvert d’écailles, en voie d’extinction qui se roule en boule à l’approche du danger, admirablement décrit par Buffon.

Le pangalorium est le lieu où sont enfermés les pangolins, allusion prémonitoire au confinement.

Aussi l’héroïne de Pangolarium, une mutante emblématique, représente-t-elle une génération avide de sens, en rupture avec les modèles sociaux traditionnels, entre utopie, science et épopée.

Un jeu de piste ludique et souriant à travers la protagoniste de douze ans, Murphy – sémillante Sarah Brannens – , une fillette « différente » dont le bras et une partie du visage sont recouverts d’écailles, qui ne côtoie que son père seul – l’acteur Fabrice Pierre, attentif silencieux et introverti. 

La fillette est enfermée dans un appartement moderne, au trente-sixième étage d’un immeuble dont les baies vitrées donnent un accès visuel au passage des couleurs changeantes du ciel, des nuances pastel jusqu’aux mouvements plus sombres de nuages rapides : elle aime décrire ce ciel.

De plus, elle déclame par coeur des textes littéraires et théâtraux, en anglais et langues diverses.

On apprend que le père de Murphy est généticien dans un laboratoire dont les chercheurs sont acculés à un débat éthique autour de la « neurothésine », molécule qui modifie les capacités cérébrales. Le père s’oppose au projet financier et commercial des laboratoires pharmaceutiques.

Jean-Charles Delaume en collègue amical est convaincant d’inquiétude; Jade Fortineau et Célia Rosich jouent de leur côté des figures professionnelles enthousiastes que nul obstacle n’entrave.

Murphy est accro, par nécessité de survie, aux séries dont l’une a ses faveurs  : « La Colonie », une communauté rêvée qu’elle aimerait rejoindre pour vivre des aventures à l’air libre auprès des personnages qu’elle croit réels. La distinction confuse entre la réalité et la fiction ne va pas de soi. 

Le père disparaît, peut-être éliminé. Réduite à sortir de l’appartement pour vivre enfin, la fillette fait des rencontres insolites dans la rue – personnages de b.d. ou de séries fantastiques, entre sorcière et Merlin l’Enchanteur, sortis tout droit de Harry Potter à l’école des sorciers de J. K. Rowling. 

A moins qu’ils ne soient des spécimens qui, comme Murphy, ne sont jamais sortis de chez eux.

Près d’un food-truck, Murphy lie conversation avec une commerçante qui lui offre un burger végétarien, puis elle suit son propre parcours aventureux jusqu’à atteindre une forêt primaire, un espace végétal archaïque dans lequel évolue le lucanus cerf-volant devenu grand – une belle sculpture -, insecte récupéré petit sur la baie de la chambre de la fillette et dont elle s’est occupée.

Inspiration noire, fantaisie et impertinence, Nicolas Liautard évoque l’esthétique de David Lynch.

Au bout du voyage, elle parvient à la fameuse Colonie, preuve que réalité et fiction se confondent : le rêve et l’invention d’une cité parfaite, à la manière des phalanstères fouriéristes du XIX è siècle. 

Subsiste aujourd’hui’hui la Colonie sociétaire de Condé-sur-Vesgres – Yvelines, créée en 1832 par Charles Fourier et Victor Considérant, aidés financièrement par Alexandre-Baudet-Dulary, médecin et député de Seine-et-Oise. Les sociétaires continuent de se réunir dans les mêmes bâtiments. 

Dans Pangolarium, la Colonie est gouvernée par « l’esprit de la ruche » : les membres de la communauté viennent du monde entier et parlent toutes les langues. Et pour le spectacle, les plans de la série « La Colonie » ont été tournés à la Colonie originelle, le projet pionnier de ce phalanstère fouriériste situé à Condé-sur-Vesgres, avec la participation même des colons.

Réalité et projet théâtral fictionnel ne font que se croiser, comme par hasard ou par prémonition.

La magnifique scénographie joueuse de Damien Caille-Perret – clarté vive, force des couleurs et des lumières par-delà le voile translucide de l’avant-scène – conçoit des espaces numériques distincts : l’appartement, la salle de réunion professionnelle, la rue, le food-truck, la forêt primaire. 

Une alliance dramaturgique d’histoires enfantines et de questionnements matures, à la fois insolite et perçue comme naturelle, doublée formellement d’une combinaison subtile d’images numériques projetées sur l’écran du lointain et de mobiliers transformables et tangibles posés sur le plateau. 

Or, cette sensation de fluidité scénique, via l’alternance de scènes photographiées ou tournées et de personnages de théâtre, file la métaphore d’une dialectique qui interroge la réalité et la fiction.

Enchantement d’un travelling avant des images à l’écran, des décors changeants, de la scène vivante. Un spectacle lucide et enchanteur, grave et cocasse, évocateur de l’air confiné du temps.

Véronique Hotte

Création pour les professionnels et les scolaires le 11 février (jusqu’au 18 février) au Théâtre Paris-Villette -75019. Tournée prévue au Théâtre- Sénart Scène nationale, à La Ferme de Bel Ebat – Théâtre de Guyancourt en partenariat avec le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, Scène nationale; au Théâtre Paris-Villette – 75019; au Théâtre Firmin Gémier – La Piscine.

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