Face à la mère, texte de Jean-René Lemoine (Les Solitaires intempestifs), mise en scène d’Alexandra Tobelaim, création musicale d’Olivier Mellano.

Crédit photo : Gabrielle Voinot.

Face à la mère, texte de Jean-René Lemoine (Les Solitaires intempestifs), mise en scène d’Alexandra Tobelaim, création musicale d’Olivier Mellano. 

La figure de la mère est unanimement valorisée dans toutes les civilisations et à toutes les époques. Elle représente le premier objet d’amour, et toutes les autres affections de la vie vont prendre sens et se constituer par rapport à cet élan initial qui lie la mère et son enfant. (Dictionnaire culturel en langue française, sous la direction d’Alain Rey). 

L’amour maternel et l’amour filial sont un seul amour fusionnel, absolu, que recherchent les autres amours ultérieurs. L’amant/e ne saura être aussi aimant/e que la mère à l’égard de son enfant. 

Le nom de Mère inspire de belles connotations de douceur, de nostalgie et de tendresse.

Quand la mère disparaît, elle est forcément célébrée car le traumatisme est grand pour les êtres nés d’elle – la véritable mort de la vie car la mère donne la vie. Reconnue comme protectrice de l’enfant, elle est dévouée, oublieuse d’elle-même, n’agissant que pour la sauvegarde des siens.

Face à la mère est le texte autobiographique d’un fils – Jean-René Lemoine, auteur, traducteur, metteur en scène et acteur – à sa mère, disparue tragiquement trois ans plus tôt en Haïti, en proie à la violence exacerbée d’un pays mis à sac. Enseignante dans une école privée de jeunes filles bourgeoises, elle a été assassinée dans sa maison – les populations civiles ont été dans ce pays victimes de viols, de tortures, de meurtres, d’arrestations arbitraires, de massacres.

« Un jour, vous m’avez suggéré de venir plus souvent car vous vous rapprochiez de la mort. Je suis venu plus souvent. A chaque passage, je voyais le pays descendre dans l’abîme. »

Dans la culture chrétienne, la mater dolorosa souffre pour ses enfants, et Jean- René Lemoine dans Face à la mère, se souvient d’avoir reproché à celle-ci, dans son adolescence, cette image de martyre et de sacrifiée qu’elle avait tendance à lui soumettre, le fils devenu « coupable ».

Perfectionniste, elle voulait que ses enfants aient des résultats scolaires toujours ascendants. Or, l’enfance provisoire privilégie l’im-permanence, celle de la vie qui va. La mère, source affective, use parfois de ses atouts jusqu’à l’excès possessif : le garçon parfait devient un ado insoumis.

C’est que l’enfant est aussi le réceptacle involontaire des passions, des rigidités et des peurs adultes. L’enfant est nié en tant qu’enfant – « il ne sait pas qu’il est un enfant » – , ne se vit que comme le « reflet » des adultes et dans le « devenir grand » (Françoise Dolto, Tout est langage).

Quelques années après, le fils confie à la disparue tout ce qu’il n’a jamais osé lui dire. De la douceur de l’enfance à la complexité de devenir adulte, la traversée de ses souvenirs fait entendre le vertige de sa perte – douleur du manque, essai de raccommoder le présent à un passé révolu.

Souvenirs d’une enfance en Afrique, d’une adolescence en Belgique – la parole est distribuée à travers un chœur d’hommes dans la mise en scène tonique d’Alexandra Tobelaïm, directrice du Nest, le CDN transfrontalier de Thionville Grand Est, – un spectacle choral, théâtral et musical – passage de l’effroi de la mort maternelle à une expérience lumineuse.

Avec la complicité du musicien Olivier Mellano, Alexandra Tobelaïm confie cette prose poétique souveraine à trois comédiens arpentant la scène, et trois musiciens, « comme six coeurs de jeunes gens battaient chacun pour la Mère ». La conversation avec l’absente est une tentative de réconciliation par-delà la mort, l’occasion d’une retraversée de l’enfance pour mieux se retrouver.

Astérion à la contrebasse, Yoann Buffeteau à la batterie et Lionel Laquerrière à la guitare et voix, assurent la composition musicale live, engagés dans la bataille, au même titre que les interprètes, intensément présents, ressentant au plus profond les invectives et la tendresse de Face à la mère.

En même temps, entre les instrumentistes, en solo, duo ou trio recomposé ou détaché, les acteurs, Stéphane Brouleaux, Geoffrey Mandon et Olivier Veillon sont bien là pour en découdre, sensibilité à fleur de peau, regard inquisiteur posé sur le public dans une relation frontale : dire enfin ce qu’on pense et ce qu’on éprouve à la face du monde et savoir qu’on est à sa juste place.

Pour les locuteurs sûrs d’eux qui foulent le plateau, il s’agit d’une affaire de vérité existentielle : une célébration collective de la mort, une cérémonie verbale pour lui redonner une place apaisée dans nos vies, et éprouver ensemble le sentiment présent et immédiat d’être pleinement vivant.

« Voici venu le moment de me présenter à vous pour cet entretien si longtemps différé. Je me présente à vous dont la nudité de l’errance, sans courage, sans véhémence et sans ressentiment. Je me présente tel que je suis, boitillant sur le fil que j’ai suspendu dans les cimes à une hauteur vertigineuse et, même au-dessus de ce vide, je dois vous dire que je vais infiniment mieux.

Il me faut cependant vous confier ma peur que vous ne veniez pas au rendez-vous où je vous ai convié pour parler – autant l’avouer tout de suite – d’amour… »

La scénographie d’Olivier Thomas, sous les lumières Alexandre Martre, privilégie un espace blanc  solaire, dessinant un chemin dirigé à l’avant-scène vers les premiers rangs du public, tandis que près du mur blanc du lointain, un petit muret sur du sable blond évoque le jardin de la maison.

La prose poétique de Jean-René Lemoine va droit au coeur comme à l’esprit, dans l’efficacité et l’évidence des mots clairs de ses phrases assemblées, arrêtées net ou bien lancées et aiguisées.

L’attachement à la mère compose l’identité et aimer sa mère revient à s’aimer, selon ses sources. 

Véronique Hotte

Représentation pour les professionnels, le 20 janvier 2021 au Théâtre de la Tempête, route du Champ-de-Manoeuvre 75012 – Paris. Bords 2 Scènes à Vitry-le-François, le 19 février 2021. ANTHEA à Antibes, le 1er février 2022. CDNOI à La Réunion, les 24 et 25 février 2022.

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