La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette, édition présentée, établie et annotée par Bernard Pingaud, dossier pédagogique par Côme de la Bouillerie : « Individu, morale et société », Dossier spécial Bac 2021, Folio Classique n°3381.

La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette, édition présentée, établie et annotée par Bernard Pingaud, dossier pédagogique par Côme de la Bouillerie : « Individu, morale et société », Dossier spécial Bac 2021, Folio Classique n°3381 – 320p – 3,50€.

L’amour ne serait qu’une chose incommode, selon Mme de Lafayette.

Selon Bernard Pingaud, préfacier de cette édition de La Princesse de Clèves (Folio classique), Mme de Lafayette est à l’image de son oeuvre : limpide en apparence, mystérieuse finalement. 

Attitude de convenance ou plaisir malin de jouer, toujours est-il que Mme de Lafayette écrit en 1653 à Ménage : « Je suis ravie que vous n’ayez point de caprice. Je suis si persuadée que l’amour est une chose incommode que j’ai de la joie que mes amis et moi en soyons exempts. »

A-t-elle fréquenté en intime La Rochefoucauld animé d’une même passion pour les lettres, aussi platoniquement qu’elle le sous-entend ? Nous ne savons presque rien de sa vie sentimentale.

Peu de romans français ont connu une fortune comparable à celle de La Princesse de Clèves : six éditions entre 1678 et 1700, une vingtaine au XVIII è; l’époque contemporaine honore ce succès.

L’oeuvre de Mme de La Fayette passe pour le modèle d’une certaine tradition française du roman.

                          Les désordres de l’amour    

Mme de Lafayette a fréquenté les jansénistes de l’hôtel de Nevers et passionnément défendu les Pensées de Pascal. Dans cette conception de l’amour, demeure quelque chose de sombre, d’excessif, un pessimisme qui tranche avec l’aimable exubérance de ses prédécesseurs. Toute son oeuvre, et La Princesse de Clèves en particulier, dénonce les ravages d’une passion dont les douceurs apparentes cachent la faiblesse de l’homme, son inconstance et sa cruauté.               

L’amour choque la dame par son caractère capricieux et irraisonné. On n’aime pas l’être que l’on estime et qui rêve de vous rendre heureux : on aime une personne que l’on rencontre par hasard et qui, généralement, ne vous est pas destinée. Le premier coup d’oeil sépare autant qu’il attache. 

M. de Clèves, apercevant Mlle de Chartres chez le bijoutier, il est « tellement surpris de sa beauté » qu’il ne peut « cacher sa surprise » : il épousera celle qu’il aime mais ne pourra s’en faire aimer.

De son côté, Mme de Clèves reconnaît le duc de Nemours à sa première apparition : « il était difficile de n’être pas surpris de le voir quand on ne l’avait jamais vu ». Elle aimera Nemours mais ne pourra l’épouser.

Quant à Nemours, qui est « tellement surpris de (la) beauté » de la princesse qu’il ne peut s’empêcher, lui aussi, de « donner des marques de son admiration », il aimera Mme de Clèves, s’en fera aimer, mais ne parviendra pas à la conquérir.

La monotonie des expressions dont se sert Mme de Lafayette est significative  : l’amour surgit avec brusquerie et fatalité. Les héroïnes de Mme de Lafayette aiment en dehors du mariage. On peut rêver et imaginer, avec Sainte-Beuve, que Mme de Clèves, est Mme de La Fayette jeune, tandis que La Rochefoucauld serait « un Nemours vieilli et auteur de maximes ».

Sorel écrit en 1671: « Vous ne verrez presque plus dans les romans d’aujourd’hui des amours de garçons et de filles, ce sont partout des hommes qui tournent leurs desseins vers des femmes mariées et les importunent de leurs poursuites pour tâcher de les corrompre. »

L’année où parut La Princesse de Clèves en 1678, le Mercure galant publiait un article où l’on pouvait lire : « Il n’est rien de si commun que de se marier, et rien qui le soit si peu d’être heureux dans le mariage. L’amour qui doit y être le premier des invités ne s’y trouve presque jamais. »

Le problème hante Mme de La Fayette; le rôle que jouaient les obstacles extérieurs dans les romans de ses devanciers est joué par le mari irréprochable : le devoir dont il est un vivant rappel.

La situation est symbolique: en choisissant systématiquement pour héroïnes des femmes mariées, condamnées à ne pouvoir aimer sans déchoir, l’auteure ne voit en l’amour qu’une faiblesse.

« Vous avec de l’inclination pour M.de Nemours », dit Mme de Chartres mourante à sa fille : « … Vous êtes sur le bord du précipice : il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir… Ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque affreux qu’ils vous paraissent d’abord : ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d’une galanterie. »

Or, le coeur humain est irrésistiblement attiré par ce qui lui plaît : « L’on est bien faible quand on est amoureux », « l’on cède aisément à ce qui plaît », cette idée est un leitmotiv.

L’histoire de l’amour devient l’histoire d’une déchéance que la raison est impuissante à empêcher. Mme de Lafayette a conté dans ses récits cette course à l’abîme : elle l’a décrite avec une impitoyable minutie et une rigueur douloureuse dans La Princesse de Clèves.

Toujours lucide et toujours vaincue, Mme de Clèves va de « résolution » en « résolution »; elle ne manque ni de courage ni de loyauté; mais tout se passe comme si l’univers où l’on s’examine, où l’on prend des décisions, et celui où l’on vit, étaient des univers différents que rien ne rejoint.

Toute décision prise un jour est caduque le lendemain : nulle réflexion ferme ne tient à la vue de celui qu’on aime. Et comme on vit dans un monde étroit, d’où il est interdit de sortir et où la vue joue un rôle décisif, chaque chute aggrave la précédente, ne serait-ce que parce qu’elle la répète, et le récit trouve son rythme dans l’alternance de plus en plus rapide de deux sortes de moments.

L’obstacle réel qui sépare les amants n’est pas dans les circonstances extérieures, mais en eux, car on ne peut posséder un autre être.

Les moments de solitude, d’obscurité, de honte, mais aussi de calme, où la femme qui aime constate avec une lucidité impuissante les progrès du mal, les moments où elle ferme les yeux pour mieux se voir elle-même, – et ceux où elle les ouvre sur l’autre, où elle n’est plus qu’un regard muet et passionné, enfermée avec lui dans une complicité que les circonstances rendent. Inavouable et qui cherche à s’exprimer dans des propos à double sens ou de furtifs tête-à-tête.

La faiblesse est-elle au moins compensée par les joies apportées? Non, puisque, ayant commencé d’aimer, on se condamne à souffrir. L’obstacle réel qui sépare les amants n’est pas dans les  circonstances extérieures, mais en eux, car on ne peut posséder un autre être.

L’analyse de Mme de Lafayette annonce ici celle de Proust par la place qu’elle accorde à la jalousie, qui n’est pas un accident de l’amour, mais qui surgit avec lui, qui est son premier visage : on est déjà jaloux de celui que l’on aime avant de savoir s’il vous aime, la jalousie révèle l’amour.

La jalousie classique du prince de Clèves est violente : il s’était quelque temps consolé de n’avoir pu conquérir le coeur de sa femme en la croyant insensible. L’aveu de la princesse, destiné en principe à le rassurer, le plonge dans les affres d’une passion nouvelle pour lui, qui n’a rien à envier aux faiblesses de l’amour car la jalousie est une déchéance, à laquelle on s’abandonne comme on s’abandonne à l’attrait de l’objet aimé, – et dans ce cas précis, une course à la mort.

« Je n’ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître… Il n’y a plus en moi ni de calme ni de raison. » Obsédé par le désir de connaître le nom de son rival, Clèves est parfaitement conscient de son propre égarement : rien, dans ce qu’on lui a rapporté, ne prouve que sa femme ait pu lui être infidèle : mais il lui suffit de l’imaginer pour se laisser mourir.

La jalousie trouve son meilleur aliment dans l’inconstance – la plus grave, et la plus cruelle des faiblesses de l’amour. Contre elle, la seule protection serait de ne pas aimer; et si c’est impossible, au moins, de fuir. Telle est la conclusion à laquelle, au terme de sa dérive, aboutit Mme de Clèves.

Le discours final qu’elle tient à Nemours, et qui est la clé de tout le roman, montre bien qu’à ses yeux l’obstacle est dans le coeur de l’homme, et non pas dans les événements. M. de Clèves mort,   elle n’a plus de raison de se refuser à Nemours, si ce n’est qu’elle est incertaine de sa constance.

« Les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? » Les « obstacles », les difficultés extérieures et les incertitudes où l’amant se trouve à l’égard des sentiments de celle qu’il aime font la constance: le succès la défait.

« M. de Clèves était peut-être l’unique homme du monde capable de conserver de l’amour dans le mariage. Ma destinée n’a pas voulu que j’aie pu profiter de ce bonheur; peut-être aussi que sa passion n’avait subsisté que parce qu’il n’en aurait pas trouvé en moi. Mais je n’aurais pas le même moyen de conserver la vôtre. »

L’amour naît hors du mariage, parce qu’un engagement éternel est sa perte; mais il ne peut vivre sans de tels engagements que l’inconstance naturelle de l’être humain l’empêche de tenir. La sagesse consiste donc à s’en écarter. Le « repos public » correspond au « repos privé ».

« Les raisons que (Mme de Clèves) avait de ne point épouser M. de Nemours lui paraissaient fortes du côté de son devoir et insurmontables du côté de son repos. »

Mme de Lafayette exprime ce qu’elle n’a cessé de désirer, le voeu secret que dissimulent ses entreprises mondaines et son apparente insensibilité, que sa vie contredit et que son oeuvre révèle : cette fin est celle de l’écriture elle-même, le repos, commente avec brio Bernard Pingaud.

L’usage narratif absolument neuf de l’investigation psychologique.

La véritable originalité de Mme de Lafayette – qui échappera à la plupart de ses contemporains – consiste dans l’usage narratif absolument neuf qu’elle fait de l’investigation psychologique.Avant elle, les héros de romans cessaient d’agir pour s’analyser… Dans La Princesse de Clèves, pour la première fois, l’analyse devient un moyen de progression et la substance même du récit.

L’héroïne réfléchit sur ses sentiments, cherche à les comprendre et à les dominer, et l’histoire avance en même temps. L’échec de ses pensées et l’impuissance à enrayer le développement du mal font le tragique de son aventure.

Mme de Lafayette apporte au problème du temps une solution ingénieuse : l’analyse prend à son compte le temps, l’histoire, le mouvement intérieur sans lesquels le roman ne saurait nous donner l’indispensable impression de réalité, sans lesquels il serait dépourvu de poids, d’épaisseur.

L’angoisse que nous ressentons à suivre les progrès de la passion dans le coeur de Mme de Clèves est intellectuelle : l’angoisse lucide d’un raisonnement qui va de chute en chute, de contradiction en contradiction. De là, le sentiment de pureté du roman qui fascine ses imitateurs.

Les événements et les passions y sont réduits à une idée que l’écriture rend touchante. Le repos sur lequel il s’achève, cette « indifférence » que Mme de Lafayette juge « infiniment préférable aux douleurs de l’amour », est l’apaisement du coeur, mas aussi le calme de l’esprit, la fin de l’analyse.

Retirée dans un couvent où elle se consacre aux « occupations les plus saintes », Mme de Clèves peut enfin cesser de s’interroger. Les passions et les engagements du monde se présentent à ses yeux « tels qu’ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus grandes et plus éloignées ».

Il faut saluer, dans La Princesse de Clèves, cette découverte psychologique et romanesque capitale que Proust, deux siècles et demi plus tard, retrouvera et développera : l’amour n’est pas seulement « incommode », comme l’écrit Mme de Lafayette à Ménage, il est aussi raisonneur.

C’est son dernier piège et le moyen de son salut. Selon une lettre adressée à Huet, Mme de Lafayette a écrit un jour, « sur le bout d’une table », un « raisonnement contre l’amour ».

Si l’on peut raisonner contre l’amour, c’est parce que l’amour lui-même, l’amour lucide, celui qui mesure pas à pas ses propres ravages, ne cesse de raisonner. Le raisonnement qui dénonce la faute ne l’efface pas. Il la rend plus aiguë, plus douloureuse. On déraisonne parce qu’on raisonne.

Mais, pour arriver au-delà de l’amour, en ce lieu tranquille où les passions, enfin, se taisent, quel autre fil d’Ariane suivre, sinon le raisonnement encore ? Comme dit un philosophe, la main qui inflige la blessure est aussi celle qui la guérit.  (Extraits de la préface de Bernard Pingaud).

Une Princesse de Clèves dont on explore et sonde encore la passion amoureuse sans se lasser.

Véronique Hotte

La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette, édition présentée, établie et annotée par Bernard Pingaud, dossier pédagogique par Côme de la Bouillerie : « Individu, morale et société », Dossier spécial Bac 2021, Folio Classique n°3381 – 320p – 3,50€.

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