Stendhal – Le Rouge et le Noir, préface de Jean Prévost, éditions d’Anne-Marie Meininger, dossier spécial Bac 2021, Gallimard, collection Folio classique n°3380.

Stendhal – Le Rouge et le Noir, préface de Jean Prévost, éditions d’Anne-Marie Meininger, dossier spécial Bac 2021, Gallimard, collection Folio classique3380.

Dossier pédagogique par Catherine Bottorel, « Le Rouge et le Noir » : esthétiques et valeurs.

Alors que Napoléon, son modèle, est défait, Julien Sorel est condamné à grandir dans une famille mesquine, à vivre dans une province trop étroite. Soldat privé de bataille, il ne lui reste que le coeur des femmes à blesser : d’abord, Mme de Rênal, jeune femme mélancolique dont il est devenu le précepteur des enfants; arrivé à Paris, il séduit Mathilde de La Môle, jeune et fougueuse aristocrate, non pour sa fortune mais par défi. Le claquement des pistolets en sera le dénouement.

« Stendhal puise dans un fait divers sanglant la singularité du roman. Loin d’une fresque abstraite, Le Rouge et le Noir est un corps rouge du sang qui s’écoule, noir de la poudre qui y brûle. »

                                            Préface de Jean Prévost.

Il s’agit du chapitre consacré au Rouge et le Noir par Jean Prévost dans son ouvrage fondateur et bien connu des étudiants, La Création chez Stendhal, paru d’abord en 1942 aux Editions du Sagittaire, deux ans avant la mort héroïque de l’auteur dans les combats du Vercors en août 1944.

Selon le préfacier, après trente ans de travail – étude patiente des lettres et de la philosophie, et depuis 1814, traductions, adaptations, inventions -, Stendhal est digne d’improviser : « il sait peindre d’un premier trait, d’un seul trait. Il a lentement créé cet instrument de prose rapide, qui est lui-même : son style le plus parfait est devenu sa voix naturelle. » L’originalité est désormais en lui.

L’essentiel du Rouge est fait des pensées de Julien. Certains événements sont des repères : l’entrée chez un riche provincial, l’arrivée au séminaire, l’entrée chez un homme noble, la tentative de meurtre, l’exécution capitale… Le plan n’est pas détaillé préalablement car ce qui anime l’art du roman stendhalien est un besoin sûr de la variété et le souci d’un intérêt nouveau à créer.

« D’abord une mise en train qui évoque assez fortement pour l’auteur et pour le lecteur, le milieu et le héros. Ensuite un contrepoint, un entrecroisement régulier entre l’intrigue principale et les épisodes qui peignent les moeurs et reposent de l’intrigue, des changements de lieu chaque fois que l’intrigue (…) est arrivée à un maximum d’intensité, et que l’intérêt risque de décroître; une double fin contrastée : le plus grand triomphe, aussitôt suivi de la pire catastrophe. »

Les monologues intérieurs de Julien, de Madame de Rênal, de Mathilde, ne peuvent être connus pour une même personne. Les pensées des  héros, au lieu d’être devinées par des suppositions à la manière de Tacite, sont proposées tout droit au lecteur. Au lieu de le faire assister aux actes des héros, pour remonter jusqu’à leurs motifs, le lecteur retrouve, pour tous les héros (et non pas seulement pour le protagoniste), l’ordre naturel qui va des pensées aux actes.

Selon l’avis de Jean Prévost, personne n’était allé si loin dans cette voie. L’auteur, à l’orée du livre, est un témoin de Verrières et de M. De Rênal. Pour raconter l’enfance de Julien, il se fait mémorialiste ou avocat.

Au cours de ses amours avec madame de Rênal, Julien ne fait que des réflexions simples, surtout des projets avec lui-même, projets plus beaux et plus vastes que ceux du séminariste Berthet (le véridique) – modèle pour Julien pris dans La Gazette des Tribunaux – mais aussi vraisemblables.

La divine simplicité de madame de Rênal fait que le dedans de son âme peut être vu tout entier par sa confidente, madame Derville, ou par son amant. La scène de colère de M. De Rênal, où ce personnage, encore un étranger pour le lecteur, est vu du dedans pour la première fois, est la grande audace de la première partie, dépassée de loin, dans la partie parisienne du Rouge, par les monologues intérieurs des héros, par les rêves qui se déploient en eux, en même temps qu’ils parlent. Ces monologues sont ces pensées qu’on ignore en soi : on ne peut penser avec passion et se voir penser en même temps. Or, ces mouvements du coeur sont identifiables dans le roman.

Des points de vue successifs, un art de raconter, Le Rouge et le Noir est un chef-d’oeuvre.

               Les événements vus par les yeux de Julien.

Quand Julien est en scène, les événements sont vus par ses yeux ; le lecteur suit ses pensées intérieures. Les monologues directs n’ont que quelques lignes; la transition se fait entre les monologues et le reste du récit par de brefs discours indirects menant le lecteur de la pensée de Julien à celle de l’auteur.

Jamais nous ne prenons le point de vue de l’auteur pour celui de Julien. Quand l’auteur raille ou critique, quand il approuve, le lecteur fait la distinction. Nous pouvons suivre telle scène en nous trouvant postés à l’intérieur de madame de Rênal, telle autre à l’intérieur de M. De Rênal. Dans la seconde partie, plus audacieuse, il arrive, au cours d’un dialogue, que l’auteur montre le dedans des pensées de Julien et le dedans des pensées de Mathilde (fort différents de leurs paroles).

Les personnages secondaires sont importants, à tel moment, par la place qu’ils occupent. L’auteur nous suggère de sympathiser avec Julien seul : les événements sont vus par ses yeux, l’auteur nous accorde aussi le pouvoir de nous placer au-dessus du héros pour voir le monde de plus haut.

L’intrigue du roman, fertile en surprises, ne contient jamais d’énigmes. Nous sommes invités à comprendre sans cesse; le lecteur est présent partout et voit tout, comme un Dieu. 

« Cette fête de l’intelligence, servie par une technique si nouvelle, était profondément contraire à la tradition, à la mode romantiques. Cette sympathie intellectuelle qu’on nous force à avoir pour Julien en nous montrant le roman par ses yeux, comment la distinguer de la sympathie morale ? »

Cette nouveauté du discours intérieur au centre du récit qui invite le lecteur à voir le monde par ces yeux-là dut être pour beaucoup dans l’incompréhension et la révolte morale du contemporain.

Après la lancée du roman, apparaît le contrepoint, la succession rythmique de chapitres d’intrigue et de tableaux d’observation satirique. La satire est un moyen de création aisé des esprits critiques. La verve anime la réalité et la stylise : la satire anime les tableaux du Rouge et Noir.

Les pages acerbes succèdent aux pensées d’un héros ennemi de la société – Julien est malheureux donc non bienveillant. Le choix d’un tel personnage sauve ce concept de satire.

Quand l’intrigue avec madame de Rênal, ou les efforts de Julien au séminaire, ou son malheur, ou bien son bonheur auprès de Mathilde, ne peuvent plus donner d’effets plus forts, l’auteur recourt à l’artifice du changement de lieu. Il s’en sert de pour garder, sans monotonie, l’attention fixée sur l’âme de son héros car Stendhal n’est pas descriptif, il n’est pas soumis au monde extérieur.

Au sein de l’intrigue elle-même, il arrive que l’auteur et le lecteur aient besoin de détente ou de repos. Il faut des pages légères – les scènes avec Géronimo ou le chevalier de Beauvoisis ou l’abbé Chas-Bernard – pour mieux faire ressortir l’intensité des autres scènes, pour rendre possible une nouvelle surprise, une nouvelle tension dans la suite du drame. L’humour de Stendhal comporte l’entrée d’un personnage nouveau, d’une atmosphère nouvelle – un divertissement.

D’un seul trait et avec une sûreté incroyable, il évoque de vastes paysages. Mais il n’a pas la minutie voulue pour peindre des intérieurs. Or, avant les grandes scènes, nous connaissons les lieux où elles vont se dérouler. Presque toujours une petite scène a déjà eu lieu au même endroit dans des circonstances analogues. La fin du chapitre VIII prépare la scène où, sous le tilleul, Julien prend la main de madame de Rênal; ici l’action est annoncée en même temps que l’auteur nous présente, d’un mot, le lieu… L’église de Verrières nous est montrée sous un aspect tragique : préparation lointaine à la scène du meurtre. 

Le lecteur connaît déjà ces lieux, il n’a pas l’attention détournée de l’âme des personnages.

Le rythme n’est pas uniforme, et quand l’auteur conte en son nom, il abrège : ainsi, le récit de l’enfance de Julien – seul retour en arrière du livre – ou les quelques lignes qui montrent Julien au régiment. Chaque chapitre prend une journée, pendant l’amour de Julien pour madame de Rênal ou durant sa lutte avec Mathilde; les autres journées sont brèves, une simplification pour l’impression de continuité. L’action peut être d’un rythme fort rapide – les actes et les pensées de Julien sur diverses échelles. Dans le dialogue, la vitesse de l’action est la même que celle du récit.

L’auteur use d’une foudroyante rapidité du trait; cette promptitude donne à tous les chapitres du Rouge l’allure d’une chose présente; l’invention par le héros de ses propres actions imprévues renforcent cette impression. Le temps du livre est un, tantôt occupé par un héros, tantôt par l’autre.

           L’émotion prolongée par une vibration ou supprimée par un récit soudain.

Restent deux cas où Stendhal ne règle pas le rythme de son récit sur le mouvement des faits, ni même exactement sur la pensée du héros. Parfois, après un mouvement d’émotion intense, il veut prolonger cette émotion en nous – la faire vibrer. Dans le Rouge, lorsque Julien dans la montagne regarde l’aigle au milieu du ciel et rêve de Napoléon – une lenteur progressive, quelques mots abstraits et le nom de Napoléon -, se produit un effet d’immensité et de départ majestueux.

L’autre effet contraire est de promptitude – excès de soudaineté dans l’énonciation du fait dont la peine physique est tue : l’exécution de Julien après les scènes pathétiques de bonheur et de rêve dans la prison est glissée en une ligne au milieu de pensées étrangères à l’échafaud.

La brièveté est l’allure des monologues de Rouge. « Le monologue intérieur, le projet, la réflexion vraie de chacun de nous est une longue répétition, à demi articulée, de certains mots, d’embryons d’idées; de loin en loin, à force de se répéter elle-même, la pensée fait un bond en avant et oriente la suite du rêve. » La vie et les suggestions de ce rêve se condensent comme naturellement. 

Mais entre les personnages secondaires, s’imposent des dialogues de comédie :

« D’abord l’état d’âme du héros est résumé, pour telle époque, tel jour, ou devant telle situation nouvelle ; ses intentions apparaissent en un bref monologue intérieur : l’attitude et l’expression sont dessinées en une ligne. Ainsi éclairé d’avance, le dialogue court à l’essentiel. »

Le dialogue est commenté – indications d’attitude, de geste, de ton, imprégnées d’indications morales.

Les personnages que nous voyons par le dedans, aux pensées desquels l’auteur nous fait participer, sont, outre Julien, madame de Rênal, son mari (dans la nuit de colère) et M. Pirard, puis dans le second livre, Mathilde et M. de La Mole. Le reste n’est que décor humain. Les personnages secondaires sont peints en traits plus gros que les personnages principaux – des traits fixes qui offrent des cibles à la satire, odieux ou grotesques, bien observés et vivants.

Dans le roman Le Rouge et le Noir, l’effet « négatif » correspond à une vérité humaine. Les passions, à leur extrême, renversent leurs effets : plus elles agitent l’être, plus celui-ci semble immobile; plus il est tourmenté, plus il paraît indifférent.

Trois scènes montrent cet art des effets négatifs : les adieux de madame de Rênal à Julien, si froids – elle ne prononce que quelques paroles insignifiantes – gênent et déconcertent, seul un fragment lyrique nous délivre par la pitié, tout en résolvant l’énigme : « Les embrassements sans chaleur de ce cadavre vivant… » Une compensation à ce ce cruel moment d’entrée dans l’ombre.

Les répliques de Julien où commence la victoire sur Mathilde, au moment où son stratagème a réussi, opposent la froideur et l’insignifiance de ses paroles à la violence de sa passion, qui s’exprime à chaque instant en parenthèses secrètes. « L’effet négatif de la voix à peine formée est compensé, à chaque moment, par le chant de triomphe intérieur. »

Enfin, Julien, par son crime, entre tout à coup, lui si clair jusque-là pour notre esprit, dans une ombre complète – une forme qui s’agite. L’effet de cette brève folie effraye le lecteur. Du temps de Stendhal, l’histoire du séminariste Berthet faisait prévoir ce qu’allait faire Julien. Pour le lecteur moderne, la donnée du Rouge est si célèbre que cette chevauchée aveugle semble faite exprès

Le meurtre de Julien – à l’exemple de celui du séminariste Berthet, dans un moment d’égarement et d’absence – paraît invraisemblable car il n’est que vrai – vérité judiciaire contre vérité esthétique.

C’est seulement dans la prison que Julien est vu au-dessus de l’ambition par le lecteur, au-dessus même de son amour ambitieux pour Mathilde, et au niveau de madame de Rênal. Il n’est plus tendu vers l’avenir : Stendhal peut enfin lui montrer cette liberté de rêve et de jugement, cette partie noble de son propre caractère, formée depuis 1815, et dont Julien avait jusqu’alors manqué.

Par des années d’exercice quotidien, par l’art de repenser ce que d’autres ont écrit et ce qu’il a écrit lui-même, Stendhal arrive à être bref en inventant. Pour ces pages, on cite le mot de Whistler sur un de ses tableaux : « Je l’ai fait en un quart d’heure, avec l’expérience de toute ma vie. »

Un livre à lire et relire – passion du coeur et nécessité existentielle – sans jamais se lasser.

Véronique Hotte

Stendhal – Le Rouge et le Noir, préface de Jean Prévost, éditions d’Anne-Marie Meininger, dossier spécial Bac 2021, Gallimard, collection Folio classique3380.

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