Giordano Bruno, Le Souper des Cendres, adaptation et mise en scène de Laurent Vacher, à partir des textes de Giordano Bruno et des minutes de son procès.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Giordano Bruno, Le Souper des Cendres, adaptation et mise en scène de Laurent Vacher, à partir des textes de Giordano Bruno et des minutes de son procès. Musiques de Clément Landais, à la contrebasse. Avec Benoit Di Marco.

Dès la fin du XVI è siècle, porté par une intuition inouïe, Giordano Bruno (1548-1600) affirme avec détermination ce sur quoi étudient encore et toujours actuellement les astronomes contemporains : « un nombre infini de soleils existent, un nombre infini de terres tournent autour de ces soleils, des êtres vivants habitent ces mondes… ». 

La Terre n’est plus le centre du monde et, dans le cosmos, l’homme sort enfin de l’ombre pour voir les étoiles – la lumière. L’écriture du Souper des Cendres, raconte Laurent Vacher, s’immisce dans la philosophie et l’histoire des sciences, de l’astronomie et des religions, afin de comprendre l’époque, les idées qui la traversent et la violence de l’Eglise.

Le génial novateur de la pensée est répudié par sa hiérarchie; il part en exil à Genève, Toulouse, Paris et Londres, avant de se réfugier en Allemagne, pour revenir enfin en Italie, à Venise, où il est arrêté par l’Inquisition et transféré à Rome où se tient son procès.

Il ne consent pas au choix alternatif que lui tend l’Eglise, celle de l’abjuration, une trahison. Le Nolain – originaire de Nola – ne s’y résoudra jamais, tentant inlassablement d’attirer ses détracteurs sur le terrain objectif de la science, en vain, jusqu’au bûcher de l’Inquisition :

« J’aspire sans varier, sans me lasser, au but de ma carrière.
Je sens mes souffrances, mais les méprise, je ne recule point Devant le trépas et mon coeur ne se soumettra à nul mortel. »
écrit-il. 

Prêtre rebelle, visionnaire et philosophe, réformateur et insoumis, Giordano Bruno s’accroche à ses convictions « révolutionnaires », quand bien même celles-ci bafouent le dogme de l’époque, une posture impensable pour l’Eglise qui chasse les « hérétiques ».

Le Souper des Cendres s’impose comme un plaidoyer contre l’intolérance et l’obscurantisme, faisant le récit d’une pensée révoltée, qui propulse en même temps un homme à la découverte du monde dans une Europe en pleine guerre de religions. 

En 2002, le metteur en scène Laurent Vacher avait créé Des Signes des temps, spectacle déambulatoire sur Giordano Bruno déjà; le Nolain était en errance à travers l’Europe. La nouvelle création offre un point de vue autre, depuis la cellule du condamné, l’impasse à laquelle il est réduit par les tenants du dogme, et prenant la décision de ne rien abjurer.

Arrêté en 1592, il passe huit ans en prison, avant d’être placé dans sa cellule romaine ultime, le 8 février, dans laquelle il « voit » mentalement sa défense, à partir de son seul raisonnement et de la science. Le 17 février 1600, il est livré au bûcher de l’Inquisition, une planche de bois clouée sur la langue pour avoir proféré ce qui ne saurait être pensé : la Terre n’est plus un centre mais une planète appartenant à un système, une planète douée d’une force interne, relative à son évolution dans l’infini, tournant à la fois sur elle-même et tournant autour du soleil, d’où le cycle régulier des saisons selon les positions.

Une cellule monastique de dépouillement et d’austérité impose l’ombre tandis que la lumière – métaphore de la cosmologie – perce l’obscurité, donnant à voir la vie mouvante.

Incarné par le comédien Benoit Di Marco – à la fois figure réfléchie et emportée, en même temps que convaincue de la force existentielle de ses propos émancipateurs -, le philosophe et scientifique vit une libération, un sentiment d’ivresse face au vide vaincu.

La dernière journée au fond de sa cellule est vécue par le condamné à la façon d’un combat dont l’arme est le verbe : il a écrit son oeuvre en moins de dix ans (1582-1591). 

Une écriture précise et vivante qui met à mal le mensonge et l’ignorance, usant d’images poétiques, parfois crues qui désignent ainsi, comme des ânes, ses ennemis incapables de toute réflexion objective hors du carcan de la religion. Des animaux qu’il ne méprise pas pourtant : il est né non loin de Naples, à Nola, au pied du Vésuve, d’où le feu qui l’élance.

L’élaboration de son discours ultime suit les mouvements d’une pensée entre doutes et tempêtes, un discours mental construit sans papier ni crayon, depuis « l’art de la mémoire », discipline dont il est exemplaire, sachant par coeur maints longs textes érudits.

Mouvements d’humeur et caractère emporté, impétueux et haussant aisément le ton, le discoureur suit un raisonnement courageux et frondeur qui ne peut que forcer l’admiration.

Au côté du comédien pris par les pleins et les déliés d’une pensée articulée dans le temps même où elle s’énonce, résonne la contrebasse du musicien Clément Landais. La capacité d’expression humaine de l’instrument – fantaisie et gravité – prolonge la fluidité des propos, telle une entrée en résonance et en écho avec l’infini en question. La musique et ses vibrations semblent faire physiquement partie de la compréhension de l’univers.

Mystère, vie bouleversée et résistance, la mélodie mène à une autre plus sentie – l’univers infini qui brise le dogme et accorde la liberté à une pensée et à une réflexion autonomes.

« Six planètes ont été placées par Ptolémée autour de la terre, plus le soleil et la lune, puis la sphère des étoiles fixes. Chaque planète a été placée et ordonnée comme une partition parfaite où chaque note semble être à sa place », rapporte Laurent Vacher.

Un spectacle grave et lumineux, vif et tonique, infiniment poétique et politique, qui stimule naturellement, de façon implicite, la perspective urgente de sauvegarde de notre planète.

Véronique Hotte

Spectacle vu le 14 décembre à La Reine blanche, scène des Arts et des Sciences, 2 bis passage Ruelle 75018 Paris. En tournée en 2021…

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