Picasso, le Minotaure de Sophie Chauveau, Gallimard, Folio n°6801.

Picasso, le Minotaure de Sophie Chauveau, Gallimard, Folio n°6801, 624 p., 9,70 €.

« Je vais tenter de comprendre comment est né l’ogre Picasso. Ce Minotaure qui dévore ses proies, ses amours comme la peinture. Celui qui occupe tout le temps, partout, toute la place, toutes les places. » Tel est le projet brillamment accompli par Sophie Chauveau.

Universellement adulé, Picasso (1881-1973) éblouit de son génie tant les artistes qu’il côtoie que ses proches, amis ou femmes de sa vie. Mais cette entreprise est dévastatrice. 

Du tremblement de terre de 1884 où le petit Pablo assiste pétrifié à la naissance de sa soeur jusqu’à ses dernières années de demi-dieu, la biographe dresse un portrait stupéfiant des deux visages de Picasso. 

Le monstre s’enfonce résolument dans un labyrinthe dont il a façonné les parois, créant sans répit une oeuvre titanesque qui semble ne devoir jamais s’achever. 

Femmes et toiles se succèdent, si ce n’est que les premières sont moins nombreuses : Gertrude, Eva, Olga, Marie-Thérèse, Dora, Françoise, Jacqueline et toutes les autres, en même temps. Des passions – une possession convulsive jusqu’au rejet cruel et méprisant.

Chapitre IV, 1907, Des Demoiselles, ces femmes nues et laides ?, la période correspond à  l’amour de Picasso – paisible et orageux- avec Fernande, et qui commence à décliner. 

Seule, importe la peinture – le travail, l’oeuvre et la création -, une vraie raison de vivre :

« Il enchaîne les esquisses mais n’a pas encore de cadre quand il se souvient de son premier bordel à Barcelone au Barrio Chino, carrer d’Avinyo, seul lieu où il lui fut donné, très jeune, de voir en vrai des femmes nues en grand nombre. » Toile mythique, ce Bordel dont le nom deviendra Les Demoiselles d’Avignon…

« Comment en finir avec l’idéalisation des formes? D’Ingres à Matisse, Pablo cherche du côté de stylisations, et de déformations plus parlantes. Il pousse vers le primitivisme… Il s’exerce avec un certain nombre d’autoportraits où, pêle-mêle, il convoque son fort rejet de la civilisation décadente, sa volonté d’être moderne et plus sauvage que les fauves. Mettre à nu les vices et l’hypocrisie du moment. 

En guise de critique et même de désagrégation radicale des apparences, Gauguin l’a devancé et convaincu de l’efficacité de sa démolition primitiviste. Il n’oublie pas les premières têtes ibériques vues à Barcelone… Quant aux visages, il les réduit  au masque, et à une géométrie sommaire. Impossible de ne pas penser à l’art nègre que Pablo, toujours sous l’emprise de Max (Jacob) et de sa pensée magique, tient pour un art sacré.

Cet art-là, Picasso le revendique pour lui-même, ne tient pas compte seulement de ce qu’on voit mais aussi de ce qu’on sent. Exorciste, il cherche la connaissance plus que l’apparence… 

Il ne reproduit aucune démarche précédente, il se sert de toutes pour inventer un langage neuf. Il enchaîne des monstres de femmes aux chairs putrides, avec des grosses têtes et des yeux exorbités, des masques aux orbites vides, des nez aléatoires, des nus gris, solides comme comme des arbres…

Fernande a bien observé « ce nain trapu qui gigotait sous ses yeux, l’air de se livrer à un jeu de massacre ». 

Mais pour quoi, contre qui ? Une froide violence jaillit de ces corps taillés à la serpe qu’il dessine et abandonne pour un suivant qui sera pire.Des masques terribles semblent concourir à ce qui s’approche le plus de la folie. »

                             Son Bordel hurle à la vie, à la mort. Il repousse et terrorise…

Il passera de longs mois à peindre « cette chose » ce Bordel qui est dans sa tête : « Il invente une monumentalité que les grandes machines de Salon n’ont jamais atteinte, alliant la barbarie des formes à celle des techniques… Il doit remonter aux sources pour dire son dégoût des temps actuels…. Des nus à l’encre de Chine, des marins au bordel, des femmes aux bras levés, d’autres offertes, nues toujours, il a l’impression de tourner en rond, de ne pas en sortir… Le trait est de plus en plus violent, âpre, d’une brutalité qui envahit tout jusqu’à l’humeur de l’Andalou qui ne tolère plus une once de complaisance. Nulle part, même dans la vie. Il parvient à des nus frustes, des visages sans affect… »

Le peintre est saisi par les souvenirs barcelonais de la carrer d’Avinyo – marchand de couleurs et premier bordel – qu’il déforme de toute sa potentialité de violence absolue :

« Huit mois durant, il cherche son Bordel au travers des centaines de toiles préparatoires, ça doit être son grand oeuvre… Par elle, avec elle, il doit s’installer dans la durée, et damer le pion de Matisse, prendre le dessus sur tous les autres… Son excitation sexuelle omniprésente dans la vie courante se fait tourment permanent pendant qu’il invente son Bordel… Puis, soudain, il associe ses différentes maquettes, et ça tient… Son Bordel hurle à la vie, à la mort. Il repousse et terrorise… Le Bordel est peint contre Le Bonheur de vivre de Matisse. » Matisse reste pour lui celui auquel se confronter, avec lequel rivaliser.

Ce Bordel si agressif si violent devenu plus tard les Demoiselles d’Avignon, est une oeuvre fameuse considérée, un peu à tort d’ailleurs, comme le premier tableau cubiste.

« Si la période bleue illustrait révolte et désespoir, la rose solitude et mélancolie, le Bordel ouvre à l’inconnu. » Braque est le meilleur allié, le compagnon de travail équivalent en valeur artistique et novatrice, afin de découvrir « l’inconnu » dont le patron est Cézanne.

Dans le chapitre VI, 1914-1916, La guerre est cubiste, selon Sophie Chauveau, Picasso aspire à « réveiller les gens, bouleverser leur façon d’identifier les choses, créer des images inacceptables, que les gens écument, il faut les forcer à comprendre qu’ils vivent dans un drôle de monde, un monde pas rassurant. Un monde pas comme ils croient… »

Dans le chapitre VIII, 1927-1934, Marie-Thérèse ou le démon de midi , on découvre que le peintre « est toujours sous le charme d’une nouvelle bande de poètes révolutionnaires, les ex-dadas en train de devenir surréalistes. Tous se réclament de son meilleur ami…, celui dont le regard sur son travail lui fait le plus défaut, cet Apollinaire qui a forgé pour ses descendants de la plume gauche le terme de « surréel ». Jeunes médecins, Aragon et Breton l’ont connu, adopté, soigné et aimé quand, tandis qu’il était hospitalisé au « Quatrième fiévreux du Val-de-Grâce », ils changeaient  tous les jours le pansement de sa tête trépanée. » Admiration indéfectible pour le soldat Apollinaire, le compagnon poète.

Dans le chapitre XII, 1944-1945, Fin de la guerre, fin de l’amour, fin d’une forme de vie, on lit : « Le public ne comprend toujours rien à son travail, mais, au fond, peu importent les motifs qui assurent sa renommée. Désormais, il lui est simplement indispensable  d’être un personnage célèbre, voire célébré. En 1944, il a soixante-trois ans, voilà plus d’une décennie qu’il est l’objet d’une adulation de starlette, et pour rien au monde il n’y renoncerait. Pendant l’Occupation, sa notoriété fut une protection… Ses femmes, ses amis, ses enfants : personne n’échappe à la façon perverse dont il use de sa fortune. Laquelle, même pendant la guerre, n’a cessé de grossir. Plus que jamais, il met ses marchands en concurrence partout dans le monde… » Attrait du pouvoir et de l’argent.

Toujours excéder les limites du bon goût. Tout casser avant de partir…

«Toutes les femmes, toutes, il les lui faut toutes, tous les plaisirs. Marie-Thérèse, Dora, même Françoise ne suffisent plus. Sa réputation d’homme qui a tenu tête tout seul aux nazis, aux fascistes,  à Franco avec Guernica, lui amène toutes sortes de minettes pétris d’admiration qu’il traite avec brutalité… Cet apogée de l’artiste en héros est un tournant dans sa vie. Il n’est plus seulement un peintre mondialement connu et passablement riche, il devient le symbole de la lutte contre l’oppression. »

Dora l’a soutenu et inspiré dans la conception de son admirable et universel Guernica (1937)contre le bombardement de la ville par les nationalistes durant la Guerre d’Espagne, bombardement des civils exécuté par les troupes allemandes nazies et fascistes italiennes. Dora l’intellectuelle, artiste et esthète, sait que le seul héroïsme de Picasso a consisté à plutôt ne pouvoir s’éloigner de Paris afin de protéger ses oeuvres.

Il adhère au Parti communiste français car dans le gigantesque fouillis sa vie, il a besoin de s’affilier à cette famille-là. Les seuls crimes contre l’humanité qui commencent à être dévoilés et dénoncés sont ceux de Hitler. Staline est encore le libérateur du nazisme, et le PCF, le grand parti des Fusillés. On parle alors de 75 000 fusillés. Du coup, le pacte germano-soviétique passe par les pertes et profits de la Libération.

Le chapitre XVI, 1962-1973, Une bien trop longue fin évoque encore l’importance de la gravure pour le peintre et sculpteur, manipulateur d’objets  : « Les graveurs professionnels sont les premiers à admirer l’infinie maîtrise de Picasso pour dessiner à l’envers sur cuivre. Graver à la pointe sèche nécessite une vraie force physique. C’est aussi le défi constant de dessiner ce qu’on ne voit pas, de graver ce qui sera autre, qui correspond à son ambition permanente de retourner le regard. Là, comme sur la toile, il domine l’espace comme jamais, ne laissant ni blanc ni vide, et livre des oeuvres d’une construction éclatante. »

Leris parle également de cette insolence sans précédent dans l’oeuvre des dernières années. La biographe écrit : « Picasso porte la réalité de la peinture jusqu’à la plus insoutenable outrance et l’art de détourner, de déjouer son cri aux surenchères rageuses.

Ses ultimes Baisers ressemblent aux dévorations des mantes religieuses. De plus en plus pressé, il doit oser encore plus, transgresser, inventer, bafouer les contraintes du beau, de la mesure, d l’harmonie. Excéder les limites du bon goût. Tout casser avant de partir… »

Soit le récit passionnant d’un siècle passant d’un monde ancien à la modernité, le récit d’une Histoire chaotique dont l’art se fait le témoignage. Aujourd’hui, à côté de l’oeuvre, le mouvement #MeToo mettrait à mal le comportement misogyne et machiste du « génie ».

Véronique Hotte

Picasso, le Minotaure de Sophie Chauveau, Gallimard, Folio n°6801, 624 p., 9,70 €.

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