Dans la foule, d’après le roman de Laurent Mauvignier, adaptation et mise en scène de Julien Bouffier.

Crédit photo : Marc Ginot.

Dans la foule, d’après le roman de Laurent Mauvignier, adaptation et mise en scène de Julien Bouffier.

La violence, la cruauté et la barbarie sont aptes à investir les stades de football – rappels de l’Histoire de ces lieux à travers les stades allemands et chiliens d’un XX è siècle de triste mémoire. 

L’horreur s’est produite un jour de finale de la Coupe d’Europe des clubs champions entre les Reds de Liverpool et la Juventus de Turin, au stade bruxellois du Heysel, le 29 mais 1985, stade où peuvent se réunir des foules improbables mues par un sentiment d’injustice et de mépris social.

Ce jour-là éclate l’horreur – manifestation brutale de haine, de volonté de nuire et de détruire : des hooligans, supporters anglais de l’époque de Margaret Thatcher, tentent de prendre d’assaut la tribune Z des spectateurs italiens. Trente-neuf personnes décèdent, près de cinq cents sont blessées, écrasées par la tribune de béton qui cède, piétinées par la foule – les bagarres entre tifosi, supporters italiens, et Anglais, incompétence des autorités et cynisme : le match se jouera.

Dans la foule de Laurent Mauvignier raconte l’histoire de personnages venus d’Europe pris malgré eux dans un drame qui les dépasse et la manière dont ils continuent à vivre avec ce traumatisme.

Le roman (2006) de Laurent Mauvignier évoque un événement de notre mémoire collective, le drame du Heysel auquel ont assisté en direct des centaines de millions de téléspectateurs, « cette chose qui est arrivée, cette chose que l’Europe entière a vue en croyant ne pas la voir » ( Jean-Didier Wagneur, Encyclopedia Universalis). Le récit est construit en trois temps : avant, pendant les heures qui précèdent le match et celles qui le suivent, quelques années après. 

L’adaptation de Julien Bouffier – mise en scène, scénographie et vidéo – se concentre sur quatre personnages, représentés à travers trois langues, anglaise, italienne et française, Gabriel le Belge dont on vole les billets dans un bar, les deux supporters français Jeff – originaire de La Bassée, le berceau originel des romans de Laurent Mauvignier – et Tonino, ces deux-ci  n’avaient pas de billets, et l’Italienne Tana qui perd son mari Francesco, le couple était en voyage de noces à Bruxelles.  La mariée témoigne de la folie des événements et de la souffrance irréparable.

L’anglais Geoff Anderson ouvre le spectacle en expliquant en anglais comment il s’est retrouvé à devoir aller au match, un peu malgré lui, avec ses deux frères aînés, sous l’instigation paternelle. Le plus jeune de la fratrie avoue son peu d’assurance dont tous se moquent – rappel de la fratrie criminelle du dernier roman de l’auteur, Histoires de la nuit (2020), où le plus jeune est également démuni face à lui-même et aux autres et suit d’autant les méfaits et malversations de ses frères.

Zachary Fall est cet Anglais qui parle avec le coeur un langage de la raison acquis a posteriori, diction claire, qualité d’un sentiment de culpabilité : emportement de la violence qui dévaste l’intégrité, volonté d’expliquer l’impensable et d’élucider des zones d’ombres impénétrables.

La représentation scénique mêle musique, vidéo pour un théâtre immersif qui installe les spectateurs dans un bain scénique de foule. Au départ, les rencontres dans les bars et la consommation excessive de bières à n’en plus finir, avant le spectacle du match lui-même.

L’ambiance qui se nourrit d’excitation, d’alcool et d’excès que rien ne saurait arrêter.

Le point de vue anglais passe par le monologue intérieur de Geoff : « Croire soudain à la facilité. Croire que je pouvais claquer des doigts et faire basculer le sort du monde, comme ça, toc ! Le faire plier et rouler sous les doigts, le faire éclater comme éclataient dans un grand fracas de verre les bouteilles vides que nous jetions sur les voies. » Le faible devient le fort, le fragile le puissant.

La tension dramatique monte immédiatement, la scène dans le noir ne laisse apparaître que des formes confuses lumineuses – cage de goal, structure de tribune, tente de secours médical. Les lumières de Christian Pinaud sont significatives, jouant de l’obscurité, de la lumière et des sons.

La scénographie d’Emmanuelle Debeusscher est éloquente dans l’évocation d’une atmosphère de cauchemar, entre brume et incertitude, jets de fumigènes qui donnent d’emblée la qualité fébrile et incontrôlable de l’assistance qui veut la fête à tout prix. Rouleaux de pelouse artificielle jetés sur les toits pentus de la structure de filets du goal pour cacher l’innommable, la sauvagerie bestiale.

La création vidéo de Laurent Rojol offre au public les archives de l’époque, documents sur le match donné, accolades décalées des joueurs, ici ou là – images du jeune Platini souriant.… 

Le vidéaste filme au plus près sur le plateau  les monologues des acteurs-personnages, visages et déplacements projetés sur écran – voiles et filets de buts apparaissant, obstacles et barrières. Quant à la création musicale de jean-Christophe Sirven, elle invite le spectateur à l’écoute d’un son permanent – attente inquiète, angoisse sourde, laboratoire de terreur et de catastrophe. Hymne revisité de la Ligue des Champions – Zadok the Priest de Haendel – pop, instrument et voix.

Gabriel le Belge observe, à l’entrée, ce qui se passe dans la tribune, sous les yeux des autorités : des Anglais balancent des hampes et des barres de fer par-dessus les grillages, et passent le contrôle sans billets, récupérant le matériel et profitant du désordre : « Dans le stade, les mains claquent et les applaudissements enflent, d’un écho incroyable en remontant du chaudron – puisque c’est comme ça qu’on appelle les stades, à cause de la chaleur et la folie qui règnent les soirs où l’ardeur semble brûler à la fois les cœurs et la terre, avec cette impatience, les pieds qui tambourinent les dalles de béton et les tribunes s’où s’élèvent des sifflets et des cris, des cris chauffés à blanc comme les capots des voitures. » 

Alexandre Michel dans le rôle de Gabriel est juste, humble et incapable de nommer l’horreur, se plaignant déjà avant le match, puisqu’on lui a dérobé ses billets et que Virginie paraît moins amoureuse. Or, il réfléchit et présente les faits objectivement..

Quant à Tana, elle s’échappe sous les instigations de Francesco qui lui ordonne de s’enfuir, coincé sous la tribune effondrée, avec le spectacle horrible des Anglais au-dessus de tous qui jouent de leurs couteaux. Vanessa Liautey, pour la figure de victime dépossédée de son amour, joue sa partition avec rigueur, racontant les instants effroyables, gisant et rampant sur la pelouse, ensanglantée et ne comprenant pas qu’on annonce si aveuglément le commencement du match.

La horde et la meute des hommes dégringolent sur eux, cris d’effroi et de terreur – certains  survivront, d’autres périront. Haine et destruction de l’autre pour qui s’estime déclassé et exclu.

Pour l’auteur, la foule est l’espace d’un sentiment de puissance invincible et sans barrières, où règne un anonymat propice aux lynchages – frappes au hasard et exacerbations des bas instincts.

Tonino et Jeff, le duo français est porté avec talent par Gregory Nardella et Alex Selmane, le premier, sportif et vif, tonique et mobile, peu disert mais attentif et observateur, tandis que le second, plus lent, plus distant, un rien négligé, mais extrêmement présent, parle avec précision, déroulant l’histoire immonde, proche de Tana et maladroit, mais si délicat et si équivoque, si vrai.

Tous les acteurs en viennent à ramper sur les filets, passant par au-dessous ou au-dessus, s’accrochant, grimpant, chutant, recommençant à l’infini ce mouvement répétitif tournant à vide.  

Un spectacle intense qui ne laisse pas indifférent, chacun reçoit la balle de frappe en pleine figure.

Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean Vilar 94400 – Vitry-sur-Scène, le 9 novembre.

Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, scène nationale (78), les 2 et 3 février 2021. Printemps des Comédiens, Montpellier (34), juin 2021. 

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