Un jour, je reviendrai, composé de L’Apprentissage suivi du Voyage à La Haye de Jean-Luc Lagarce, mise en scène et scénographie de Sylvain Maurice.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Un jour, je reviendrai, composé de L’Apprentissage suivi du Voyage à La Haye de Jean-Luc Lagarce (éditions Les Solitaires Intempestifs), mise en scène et scénographie de Sylvain Maurice.

Le spectacle Un jour, je reviendrai se penche sur la dernière année de vie de Jean-Luc Lagarce – auteur et metteur en scène de théâtre joué internationalement et étudié au lycée-, selon deux textes autobiographiques dont les thèmes sont identifiés comme approximativement similaires, le théâtre, le désir, la maladie et la mort. 

L’Apprentissage raconte la sortie du coma et le retour à la vie, une commande d’écriture de Roland Fichet consistant à « écrire un récit de naissance ». Lagarce se saisit de l’occasion pour écrire une situation de renaissance, à la sortie d’un coma dont il a été victime, éprouvé par une maladie fatale qu’on ne « guérit » pas encore.

Sorti du coma, il entend ce qui se passe autour de lui, décrypte les sons et sait qu’on parle de lui ou bien qu’on s’adresse à lui indirectement, à la troisième personne, « il ». L’ami A. est présent dans la chambre, lisant, le patient le devine et le pressent.

Peu à peu, l’auteur et narrateur revient à la vie, ouvre un œil puis un autre, et observe le monde, à la dimension de sa chambre d’hôpital. Il réapprend à vivre – l’Apprentissage -, à s’exprimer, à se tenir assis, puis debout, et à marcher enfin pour un jour aller à l’extérieur, «sortir » en sujet autonome et libre, et non plus assisté :

« Je marche doucement sur le boulevard, à peine, un petit quart d’heure de rien, je ne sais rien faire, la lumière me blesse les yeux, je ne sais pas bien où aller, je ne m’éloigne pas de l’établissement, j’ai peur de me perdre, toujours la même histoire, un imbécile ou un pauvre petit vieillard, devenu vieillard sans qu’il le sache. »

L’écriture de Lagarce est significative – répétitive et insistante -, une pensée en train de se formuler et de se reformuler aussitôt, au moment où elle se dit, se reprenant et se corrigeant sans cesse afin de trouver l’expression la plus juste et plus vraie, un plaisir d’énoncer avec gourmandise l’ici et maintenant d’une conscience alerte – une chanson douce qui n’en finit pas de revenir sur soi dans le temps exact de son chant.

Un lent et patient retour à la vie, qui reprend le cours d’un temps désormais mesuré.

Le Voyage à la Haye témoigne de la tournée d’un spectacle aux Pays-Bas qui n’est rien moins, de manière consciente et dédramatisée, qu’une tournée d’adieu où l’auteur revisite, à travers ses lieux à lui, les moments de sa vie et de son théâtre.

Le narrateur revient non plus à la conscience comme dans L’Apprentissage mais sur ses relations aux autres et à son entourage – sa famille de troupe et de cœur-, des liens irréversiblement ambivalents que la maladie et la fatigue bousculent et jugulent.

Agacements et lassitude de la vie en tournée, savoir complaire et ne pas blesser, avec le besoin de se retrouver seul selon son tempo, le retour de pensées érotiques et amoureuses passées, et la nécessité de revisiter des lieux à soi, à Amsterdam.

La longue fréquentation des médecins fait que certains sont co-existentiels à l’univers privé du patient, tandis que son temps entame un compte à rebours.

A travers les mots à la fois élémentaires et savoureux de Lagarce, le bel Antoine qui inspire un amour qui n’ose pas se dire et ne se dira jamais, le médecin de référence en charge du traitement du patient, auquel celui-ci demande à signer une décharge pour ne pas se voir immédiatement hospitalisé, malgré l’urgence de son état :

« Il dit avec violence presque, il dit avec violence que la maladie n’avait rien gagné du tout, pas plus cette fois que les autres fois, toutes ces autres fois que nous avions connues lui et moi, est-ce que je voulais bien me souvenir, il ne le pensait pas, c’était une injure de le penser, une sorte d’injure que je lui faisais et qu’il n’admettait pas, elle n’avait pas gagné, il ne le pensait pas, il ne voulait pas le penser, pas même l’imaginer, on pense cela on ne croit plus à rien, il penserait cela, il ne croirait plus à rien, il aurait tort, toute sa vie déjà, il se serait trompé, la maladie n’avait pas gagné, il ne le pensait pas et je ne devais pas le penser non plus, je n’en avais pas le droit. »

Le patient reviendra raisonnablement dans l’établissement hospitalier le lendemain matin pour entamer le traitement destiné à ce qu’il ne perde pas la vue et se soigne.

L’acteur Vincent Dissez qui incarne le narrateur exprime avec autant de pudeur que de justesse les pleins et les déliés d’une douleur intime lancinante que l’écriture dansante et tournoyante enveloppante et enivrante de Lagarce dispense à l’envi.

Comme en retrait de lui-même, l’interprète n’en plonge pas moins dans les abysses du métier d’exister, témoin pris dans les rets d’une maladie inique et fatale qu’il parvient à éluder et à mettre à distance, autant que faire se peut, pour revenir à soi – humour, ironie, sarcasme mais aussi humble constat d’une maladie vindicative.

Il s’adresse au public, tranquille et apaisé, sûr de son dire et des faits rapportés.

Fantôme de l’auteur qui revient sur scène, Vincent Dissez révèle Lagarce à lui-même pour un post mortem qui le ferait revenir du côté des vivants – belle réparation ultime.

La scénographie à la fois lumineuse et ombreuse, revient à Sylvain Maurice et à André Neri, un chatoiement de jours ensoleillés et de nuits plus silencieuses.

La lumière de Rodolphe Martin et Sylvain Brunat invite le public à contempler des couleurs et des images à la Vasarely ou à la Mondrian – carrés colorés lumineux, des fenêtres sur le monde et sur les âmes en peine. De même, les sons étranges et inouïs de Cyrille Lebourgeois apportent leur lot captivant d’une atmosphère sourde.

Un spectacle à l’émotion éminente – distance et retour à soi pour un voyage ultime.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN, place Jacques Brel, Sartrouville (Yvelines), du 1er au 23 octobre 2020, le mercredi et le vendredi à 20h30, le jeudi à 19h30 et le samedi à 17h. Tél :  01 30 86 77 79.

Théâtre de Lorient –CDN, du 2 au 3 décembre 2020.

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