_Jeanne_dark_, conception, écriture et mise en scène de Marion Siéfert, Festival d’Automne.

Crédit photo : Marion Siéfert.

_Jeanne_dark_, conception, écriture et mise en scène de Marion Siéfert, collaboration artistique, chorégraphie et performance de Helena de Laurens.

Marion Siéfert est autrice, metteuse en scène et performeuse, développant un travail à la croisée de plusieurs champs artistiques et théoriques, qui se réalise via différents médias : spectacles, films, écriture. Aujourd’hui, elle monte Jeanne_dark_.

Jeanne d’Arc, figure mythique s’il en est, sert de révélateur à Jeanne, lycéenne vivant mal son apprentissage de la vie adulte, selon le regard dépréciatif des autres. `

Et les autres sont présents, le temps de la représentation, en écho aux camarades cruels du lycée, via les utilisateurs du compte Instagram de Jeanne en live.

Un compte qui existe et sur lequel le public suit aussi certains soirs le spectacle en live, avec commentaires d’acquiescement ou de rejet, amusants le plus souvent – moqueurs et malicieux –, mais aussi beaucoup moins – sordides et glauques. 

La figure de la protagoniste est inspirée – romancée et exagérée pour les besoins de la performance de Helena de Laurens – de l’enfance de Marion Siéfert, la conceptrice d’éducation catholique originaire d’une banlieue pavillonnaire d’Orléans : 

« Alors… Alors oui je fume pas, je bois pas, je me drogue pas, je sors pas, je vais pas en boîte, je suis pas cool , j’suis pas stylée, je suis pas fraîche, je suis pas drôle, je me tatoue pas, je me fais pas de piercings, je me teins pas les cheveux en rose, violet ou bleu turquoise, j’envoie pas de nudes, je regarde pas de porno, je suis pas sur Tinder, je drague pas sur Twitter, je suis pas open, je couche pas, j’avale pas… »

Le corps et sa sexualité s’imposent peu à peu à la jeune fille démunie qui se sait empêchée, enserrée dans des filets familiaux d’obédience chrétienne et rigide.

Pour la metteuse en scène, le personnage de Jeanne parle à sa génération, à ses pairs qu’elle estime avoir plus de chance qu’elle. Souffrant de ne pas être dans la « norme », de ne pas avoir choisi sa différence, elle s’exprime sur Instagram :

Il faut à l’adolescence passer par les moyens communs à tous pour se singulariser.

Attaquée sur les réseaux sociaux, c’est Jeanne qui bat la mesure finalement. Après avoir subi les railleries de harceleurs sur sa virginité maudite, elle résiste en prenant la parole, en live sur Instagram, dans sa chambre, loin d’une mère envahissante.

Cette figure héroïque est un  rappel lointain de l’icône historique, vierge et arc-boutée contre la violence, les hommes et les guerriers, la prison et son lien rêvé à Dieu.

Helena de Laurens captive son auditoire, depuis sa chambre absolument blanche : un laboratoire clinique d’analyse et d’examen qui surexpose corps et mouvements.

Elle ne quittera pas de la main, le temps entier de la représentation, le smartphone qu’elle tend en face d‘elle comme un miroir – un double de soi qu’elle contrôle.

Elle se raconte librement, en dansant, en filmant, en explosant, et en se métamorphosant, capable de jouer les figures les plus sexy et les plus trash.

Montée sur la scène depuis la salle, Helena de Laurens surgit, anonyme encore, capuche de blouson sur la tête, jean serré et chaussures de basket, joli pull à rayures colorées qui attire aussitôt les moqueries des utilisateurs d’Instagram.

Silhouette longiligne et longue chevelure dont elle joue avec élégance, elle oscille « entre la mise à nu et la mise en scène de soi », capable tout d’un coup d’excès et des excentricités les plus espiègles, filmant son corps, absorbée par lui, maquillant ses lèvres et ses yeux, une jeune fille bien de son temps qui flirte avec la caméra.

L’image d’elle-même projetée sur les deux écrans verticaux à jardin et à cour, est constamment déformée, rapprochée, mouvante, captive des enlaidissements. 

Cadrages, angles de vue et filtres, la performeuse contrôle ses accessoires, une seconde nature pour l’interprète – double de la conceptrice – et qui manie une langue française juvénile aux divers registres, relâché ou soutenu, à la perfection.

Elle pleure sa peine, et le public avec elle, tant l’émotion de l’interprète est forte et sincère, en fille blessée par les piques infligées par les adultes et les non-amis, les parents et la sœur plus jolie ne voulant pas reconnaître la souffrance de Jeanne.

La confrontation finale avec la mère, après que Jeanne se soit enfin exprimée face aux utilisateurs d’Instagram connus ou inconnus, met à jour sa posture de violence subversive et d’attaque, délivrée des non-dits et des frustrations sourdes, libre enfin.

Le déchaînement, la fougue et la colère de la performeuse tétanisent les spectateurs, jusqu’aux utilisateurs du réseau en live qui se taisent face à ces rappels de films d’horreur obscure ou de fantastique noir propre aux contes inquiétants.

La comédienne tient à la main une pièce d’armure, un gantelet médiéval magnifique, surplombant de sa beauté de métal, ample et froide, l’insigne smartphone actif.

Véronique Hotte

La Commune, cantre dramatique national Aubervilliers, dans le cadre du Festival d’Automne,  du 2 au 18 octobre 2020, mercredi et jeudi 15 octobre à 19h30, jeudi à 14h30, vendredi à 20h30, samedi à 18h, dimanche à 16h, 2 rue Edouard Poisson à Aubervilliers. Tél : 01 48 33 16 16.

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