A l’abordage !, texte de Emmanuelle Bayamack-Tam d’après Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène de Clément Poirée.

Crédit photo : Morgane Delfosse.

A l’abordage !, texte de Emmanuelle Bayamack-Tam d’après Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène de Clément Poirée.

A l’abordage !, le texte d’Emmanuelle Bayamack-Tam que le metteur en scène et directeur du Théâtre de la Tempête Clément Poirée crée en cette mi-septembre, est inspiré du Triomphe de l’amour de Marivaux. Or, Clément Poirée connaissait l’univers de l’auteure pour avoir apprécié son roman Arcadie, Prix du livre Inter 2019.

Une histoire de quête et de genre par une jeune fille assumée qui peu à peu se masculinise… Est-elle homme ou bien femme ? Nul ne peut répondre encore à la question, ni elle-même ni les autres. L’héroïne grandit et trouve refuge avec ses parents dans une communauté libertaire qui rassemble des êtres fragiles, inadaptés à notre monde de technologies et réseaux sociaux, entre prairies, forêts et fleurs.

L’ouvrage soulève les grandes questions planétaires, écologiques et sociétales d’un monde désormais globalisé, en imaginant une manière d’ode libertaire au désir, à la sexualité et à la jeunesse, et tant pis pour les vieux – satire et sarcasmes.

A l’abordage propose la même langue désinvolte, audacieuse et ironique qui célèbre la vie, entre sourire et dérision, à l’intérieur d’un phalanstère de confinement social.

La pièce d’aujourd’hui revisite Le Triomphe de l’amour (1732) de Marivaux où Léonide, princesse de Sparte, travaille à s’emparer de l’amour du jeune Agis dont elle est sans doute amoureuse mais qu’elle veut épouser pour des raisons politiques. Pour parvenir à ses fins, elle simule, feint et joue des sentiments pour le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine dont elle se détourne ensuite, sans ménagement.

Dans A l’abordage !, Léontine se prénomme Sasha, Agis Ayden, Hermocrate Kinbote, et Léontine Théodora, entourés de Carlie, la suivante de Sasha, d’Arlequin et de Dimas, le factotum des lieux au service du domaine du gourou Kinbote.

L’histoire est formatée selon les repères de notre temps mais à rebours puisque sont condamnés les i-Phones et célébrés le retour à la terre, le respect de notre planète.

« L’amour existe » clôt Arcadie, note Clément Poirée, une promesse libertaire de la révélation au grand jour de tous les désirs, un rêve ouvert de la fin d’A l’abordage !

Démonstration est faite que l’amour sincère ne peut l’emporter si le calcul, la maîtrise et la froide intelligence ne viennent à son secours : se dominer pour dominer. Prévoir, anticiper et ne jamais abandonner son but en dépit des difficultés.

Face à la génération précédente des jeunes gens, celle de Kinbote et de Théodora – les vieux – , Sasha n’a effectivement qu’un seul recours, le mensonge, la parole affabulatrice, l’usage du faux pour mieux tromper deux figures misérables de solitude, deux fantômes à peine incarnés retirés dans une abstinence moralisatrice.

Sasha, que joue avec foi et conviction, emportement et chaleur Louise Grinberg, n’y va pas par quatre chemins, usant et abusant de ses charmes – petite moustache séductrice face à Théodora et souplesse féline et féminine face au jeune Ayden. 

Celui-ci, incarné par la nonchalance vivace de David Guez, est un jeune premier singulier et attachant, raisonneur mais ouvert à toutes les propositions de Sasha.

Celle-ci est accompagnée de la suivante Carlie dont le rôle lumineux et glamour est dévolu à la magnifique Elsa Guedj, entre comique, travestissement et chansons.

De même, François Chary en Arlequin répond à souhait à la facétieuse Carlie, avec ses gestuelles oniriques qui rêvent d’embrasser tous les êtres à sa convenance.

Le jardinier moralisateur – le comédien Joseph Fourez – simule une folie jugulée.

Quant au pseudo-sage Kinbote – le rôle est porté par Bruno Blairet -, l’acteur invente un personnage de solitaire aux allures de bête traquée dans sa propre maison, allant et venant sans répit ni repos le long des galeries qui bordent l’enclos paradisiaque. Entre réflexion, paix et sérénité jouées, un peu à la manière de Michael Lonsdale.

Le rôle de Théodora est plus ingrat, joué avec justesse par Sandy Boizard, mais l’accoutrement qui enlaidit sa silhouette est tel qu’il empêche l’empathie du public.

Mais l’effraction par l’héroïne Sasha de ce monde fermé est un succès, grâce à une énergie inentamable et à l’assurance qu’elle remportera la victoire, faisant sauter une à une les résistances de chacun, libérant des désirs insoupçonnés, voilés et tus.

La scénographie de Erwan Creff est pertinente, plaçant le public en quadri-frontal face à une sorte de grande boîte ou tour – quelques paravents – de plexiglass transparent. A l’intérieur, l’espace protégé d’un royaume inventé, paradis ou enfer, et autour le monde qui va, suivant des coursives obscures aux échappées secrètes.

Le spectacle met en lumière une direction d’acteurs excellente, chacun s’autorisant à vivre pleinement son personnage à la fois original et variable, infiniment humain dans ses projets et sa vision de la vie, quand bien même sa durée, qui joue des aléas des situations et de l’art de la répétition et du ressassement, pourrait être écourtée.

Un bel hommage à la jeunesse ardente aux promesses et aux projets intarissables. Rires et sourires malicieux, humour, chansons populaires d’amour et joie de vivre.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, du 11 septembre au 18 octobre 2020, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h, Cartoucherie 75012 Paris. Tél : 01 43 28 36 36.

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