Anne Théron met en scène la pièce Condor de Frédéric Vossier (Editions Les Solitaires intempestifs) – Entretien.

Photo : Jean-Louis Fernandez

Anne Théron 

Spectacle qui sera créé à la 74 è édition du Festival d’Avignon peut-être, et quoi qu’il en soit, dès la rentrée théâtrale de septembre à la MC93 de Bobigny.

« La fiction revient à aborder un ailleurs : le monde où je suis née ne m’a jamais convenu, et en tant que metteure en scène, je tente de proposer et d’inventer quelque chose qui puisse atteindre la beauté. »

Anne Théron est une artiste à la fois romancière, dramaturge, scénariste, réalisatrice et metteure en scène. Passionnée par la mise en scène et l’écriture de plateau, elle fonde la Compagnie Les Productions Merlin avec laquelle elle crée des « objets » où se mêlent les recherches sur le corps, la vidéo et le son. On se souvient, belle marque de reconnaissance théâtrale, de La Religieuse d’après Diderot en 1997, d’une deuxième version en 2004, spectacles qui ont tourné en France et à l’étranger.

Animée ainsi par le plateau de théâtre, le cinéma, la littérature et  les arts plastiques.

On ne répertoriera pas toutes ses mises en scène, mais se dégage la création de Ne me touchez pas en 2015 au TNS, un texte dont Anne Théron est l’auteure, librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, un spectacle délicat avec les comédiens Marie-Laure Crochant, Julie Moulier et Laurent Sauvage.

Récemment, avant le confinement, à L’Onde de Vélizy-Villacoublay, au Grand T de Nantes, au Théâtre de Cornouailles à Quimper, Anne Théron achève la tournée de son superbe A la trace (2018), d’après l’auteure Alexandra Badéa, avec Liza Blanchard, Judith Henry, Nathalie Richard et Maryvonne Schiltz. Elle monte en 2019 A la carabine de Pauline Peyrade, un projet Education et Proximité à Paris, Reims et Strasbourg, et au début 2020, Supervision de Sonia Chiambretto au Théâtre 14.

Artiste associée au Théâtre National de Strasbourg, Anne Théron crée aujourd’hui Condor de Frédéric Vossier pour l’improbable Festival d’Avignon 2020, repris à la rentrée, dès septembre, à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis.

La pièce porte sur les temps de triste mémoire des dictatures militaires dans certains pays d’Amérique Latine, lors des années 1970/1980, dont l’opération Condor, organisée par les services de sécurité et de renseignements de ces pays, s’employant à anéantir patiemment et irréversiblement tous les opposants au régime.

L’initiative de l’opération revient au gouvernement militaire du Chili de Pinochet, un projet délétère – tortures puis tueries – auquel participe la violence efficace et mêlée de l’Argentine de Videla, du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Paraguay.

La question pour l’auteur Frédéric Vossier concerne l’impossible « liquidation » de ce passé, de ses massacres et milliers de victimes à jamais disparues pour les leurs.

Une sœur, Anna, ex-militante engagée au Brésil dans le combat contre l’oppression, s’emploie aujourd’hui à affronter son frère, Paul, jadis serviteur zélé de la dictature.

Mireille Herbstmeyer incarne celle qui n’oublie pas et Frédéric Leidgens est l’indigne.

Entretien avec Anne Théron ; 

                      « Condor pose la question de la mémoire blessée. »

Comment affrontez-vous en cette crise sanitaire votre travail de mise en scène ?

 Anne Théron : « On renâcle devant la porte, on veut entrer sur le plateau avec des valises de sons et de lumières. La construction du décor est interrompue ; on a dû installer des leurres pour pallier les manques. J’ai la chance de disposer d’une belle équipe d’autant que le spectacle Condor, à partir du texte en creux de Frédéric Vossier, est complexe, il exige de nombreux effets spéciaux. On avance ensemble, on se connaît par cœur. Barbara Kraft, directrice artistique de la compagnie les Productions Merlin depuis vingt-cinq ans, est scénographe et costumière au cinéma, et depuis mes quinze années de théâtre, elle invente décors et costumes. Benoît Théron, mon frère, est créateur lumière, Varaniac-Quard créateur vidéo et régisseur général. Chaque spectacle est préparé en amont à l’extrême, habitude qui me vient du cinéma. Le spectacle A la trace a exigé des mois de préparation, des moments de tournage de cinéma, et je remercie l’accueil chaleureux du Théâtre National de Strasbourg et de Stanislas Nordey avec qui j’entretiens d’excellents liens de travail.

Quelles sont vos méthodes d’appréhension de la scène théâtrale ?

 A.T. : Dès qu’on arrive sur un plateau, pour chaque projet, on sait ce qu’on veut, d’un point de vue dramaturgique d’abord, et depuis la question de l’écriture ensuite. L’écriture repose sur la dramaturgie qui fait entendre ce que le texte ne dit pas ; or, je pars du texte, le fondement du spectacle, afin qu’on l’entende pleinement.  Et ce qui me passionne dans ce travail de mise en scène, c’est de faire entendre cet intertexte secret entre l’écriture et la scène, en révéler le mystère, la fiction et l’imaginaire. Une façon encore de donner sa libre expression au silence du texte de Frédéric Vossier.

Quels sont les enjeux du spectacle Condor ?

 A.T. : Exposer, avant tout, le traumatisme de cette femme, Anna, mutique en général depuis que sa vie s’est arrêtée, sans doute au moment de l’épreuve de séances de torture – supplices et viols des forces militaires. Le sentiment intérieur d’Anna prédomine : l’intérêt est de faire entendre ce que la parole tue dégage d’effroi au milieu d’un silence symbolique assourdissant – sensation de vertige d’un vide intime. Le spectacle dévoile le cheminement d’un cauchemar psychique et politique.

Comment la scénographie participe-t-elle à la confrontation avec l’horreur ?

 A.T. : L’action se passe dans l‘appartement du frère. Or, nous sommes dans un bunker éventré, à l’intérieur de la boîte crânienne d’une femme, la tête d’Anna.  Un encastrement dans le sable d’une dune – paysage rappelant le Brésil que frère et sœur ont quitté depuis longtemps. Quarante ans plus tard, ils se retrouvent, l’un et l’autre, de chaque côté de cet immense précipice qu’est la mémoire existentielle. Pour elle, il est un traître, collaborateur de la répression, à la fois visage de l’impensable et caméra de surveillance – emblèmes d’enfermement des dictatures.

Le dialogue est-il possible entre la sœur et le frère qui enfant déjà tirait les oiseaux pour en rapporter les dépouilles, comme l’écrit Frédéric Vossier ?

 A.T. : Frédéric Leidgens à la douceur paradoxale et inquiétante incarne à merveille cet ex-prédateur, soumis aux pulsions d’expériences limites, errant sans fin dans la nuit. Il ne répond qu’évasivement aux questions d’Anna portée par l’autorité naturelle de Mireille Herbstmayer. La sœur ne sait plus où sont les tombes parentales, le deuil lui est impossible. Elle tente de revenir aux années 1975, quand elle était une résistante, et lui, un franc bourreau. Le public assiste à des brisures dans les propos disjoints, à des gestes esquissés – une floraison d’images hallucinatoires. Et la nuit d’horreur resurgit, afin que Paul accède enfin à la conscience de ses actes.

Que se dégage-t-il de la tension de ce théâtre existentiel et politique ?

 A.T. : On vit cet emportement dans l’hallucination pour s’engouffrer dans les passages secrets dessinés par les lumières et les sons, comme envoûté par des images non perceptibles, des sensations de violence et d’étrangeté. On s’immisce dans la peur, les fantasmes, les divagations et les illusions, on éprouve cet état confus d’emprisonnement dans les cris et les ombres – bruits d’hélico et  de vagues sur le rivage. Condorpose la question de la mémoire blessée. Et si le spectacle interroge encore le Mal et la probabilité de grandir si différemment dans une même famille, il laisse ouverte la question de la maternité, du poids de l’amour maternel et du rôle des femmes dans l’éducation. Reste en majesté la vitalité désespérée d’une femme se débattant contre l’anéantissement, forte de sa résilience quand elle est apte à tenir le coup, surmontant l’expérience douloureuse et ultime d’être au monde.

Que peut-il advenir de cet enfer recréé et réinventé esthétiquement ?

 A.T. : La difficulté de tout existence tient à ce partage subtil entre réalité et fiction, entre politique et famille, entre amour et haine. Et, parallèlement, je tiens à la corporéité des interprètes sur le plateau de théâtre qui prend tout son sens, je couds plastiquement la mise en scène autour des corps des acteurs dans leur singularité. Le chorégraphe Thierry Thieû Niang fait évoluer cette danse macabre à l’intérieur du tunnel labyrinthique de songes et d’émotions. Dans la noirceur de ce parcours existe peut-être, tout au bout, une lumière. La fiction revient à aborder un ailleurs : le monde où je suis née ne m’a jamais convenu, et en tant que metteure en scène, je tente d’inventer et de proposer quelque chose qui puisse atteindre à la beauté. »

Propos recueillis par Véronique Hotte

Festival d’Avignon, Théâtre Benoît-XII, du 5 au 12 juillet 2020 ( ?), dans une mise en scène de Anne Théron lors du 74e Festival d’ Avignon.
 Reprise à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, septembre 2020. Théâtre Olympia – Centre Dramatique National de Tours.

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