Le Pater(s) Ou comment faire vent de la mort entière ?, texte et mise en scène de Flore Lefebvre des Noëttes.

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Le Pater(s) Ou comment faire vent de la mort entière ?, texte (Editions Les Solitaires Intempestifs) et mise en scène de Flore Lefebvre des Noëttes.

Après avoir écrit, interprété et créé les deux premiers volets d’une trilogie – La Mate et Juliette et Les années 70 –, l’auteure, comédienne et metteuse en scène Flore Lefebvre des Noëttes achève sa trilogie familiale en « s’en prenant » à son père.

Et quel père ! Un médecin militaire de Phnom Pen à El-Oued en Algérie, pris de folie.

Trois sœurs, Annette, Antoinette et Juliette, nées Fervent de Lamorantière, enquêtent sur leur père qu’elles n’ont connu que fou ou dépressif, sur son passé, auprès d’amis et cousins de la famille afin de reconstruire une image positive de lui.

Après 1959, tous les ans, le Pater était enfermé à l’hôpital psychiatrique. Quel homme était-il avant 1959, lorsqu’il revint fou de Phnom Pen et que, quelques mois après, survint l’accident de voiture qui tua deux de ses enfants ?

D’abord, empêchées physiquement par toutes sortes de symptômes violents, les trois sœurs, au fur et à mesure que l’enquête avance, se libèrent, légères enfin.

Juliette, rôle autobiographique et romancé de Flore Lefebvre des Noëttes, fréquente le psy : « Je n’ai pas eu de père à m’écouter. Non, jamais de père à me demander si je vais bien ou quoi… Ai toujours eu un père à écouter… sa souffrance… son monde à lui. Lui, perdu dedans son mode clos… Un père cimetière…Un Père-Lachaise. »

Se dessine l’urgence de comprendre la figure inaccessible, tel Hamlet installé dans la quête du père, roi du Danemark, d’après l’œuvre éponyme de Shakespeare.

Venger le père pour empêcher que la folie n’entre dans le corps et ne le désarticule.

Juliette va chez le psy, Antoinette que joue Agathe L’Huillier avec un sourire facétieux, va aux urgences de l’hôpital, et Annette – rôle dévolu à la majestueuse Mireille Herbstmeyer, citant Frantz Fanon, souffre de crises d’asthme répétitives.

Et même si, aujourd’hui, le ventre est toujours fécond d’où a surgi la bête immonde, les trois sœurs veulent en finir avec les symptômes d’angoisse, elles veulent vivre.

D’abord, raconte Antoinette, le père est lui-même fils d’un père inouï, « le comte Fervent de Lamorantière », inconnu de ses filles puisque le seul grand-père qu’elles aient jamais fréquenté était Bon-Papa Cranach, le second époux de leur grand-mère.

Les lettres du grand-père originel adressées à sa femme ont été retrouvées dans le grenier d’une cousine, à Marseille, soit sept cents lettres d’amour à sa toute jeune femme Simone : le grand-père est mort à 31 ans, tué par un obus en juin 1918.

Ce père voyait dans le petit Edouard un Werther, un Romantique, fragile, compliqué.

De son côté, Annette a trouvé chez un marchand d’armes la thèse d’un ancêtre, le comte Edouard Fervent de Lamorantière. Chef de la Garde impériale – Austerlitz, la guerre d’Espagne, la campagne de France, la campagne de Russie, Waterloo…

Des ancêtres militaires qui auront tous été engagés dans bien des guerres.

Quant au Pater, une lettre à ses parents de 1941, depuis El Oued en Algérie, confirme sa mission motivée de médecin militaire à cheval auprès des populations.

Le dossier militaire en dit long : le Pater en 1944 a reçu la croix de guerre aux étoiles d’argent, puis celle aux étoiles de vermeil, et en 1956 encore, « la médaille d’argent des épidémies » pour ses recherches dans le domaine de la physiologie respiratoire.

De quoi être fières ! La folie du père a eu à voir avec les horreurs de la guerre dont il n’a jamais pu supporter les violences ni les cruautés, la barbarie, la bêtise afférente.

La scénographie de Charles Chauvet, délicate et poétique, transcende cette réalité, répondant en même temps, et de manière rigoureuse, à des didascalies précises :

« Une longue table en acier couleur bronze, trois chaises hautes en acier et bois. Sous la table, centrée, une composition représentant une vanité inspirée des tableaux de Charles Lebrun.

En fond de scène, côté cour, un arbre de guerre en bronze, inspiré des sculptures de Louise Bourgeois. Sur l’arbre, pendus à des crochets de boucher, trois masques à gaz de la guerre 14-18, des ossements de bœuf, un sabre et une épée. »

Des musiques – Sag Warum de Camillo Felgen, Vater Unser d’Arvo Pärt… et des chansons populaires et si joliment désuètes, comme Je n’suis pas bien portant de Gaston Ouvrard.

Distanciation brechtienne et volonté de comprendre, de commenter et de convaincre.

Machine à fumée, cliquetis d’« armes », hennissements de chevaux, bombes, mitraillettes en continu, les trois sœurs revêtent les costumes militaires de leurs ancêtres qu’elles ont ravaudés et recousus patiemment à la machine à coudre.

Toutes trois surgissent d’abord en costumes noirs, lunettes noires pour une cérémonie de deuil chic pour VIP, avec le rouge glamour aux lèvres soignées, puis les fées complices revêtent une robe estivale blanche et seyante  pour danser.

La mise en scène est un véritable moment de bonheur – distancié, inventif et rayonnant -, bien qu’il s’agisse de la maladie d’un père et du mal-être familial dont on s’émancipe.

Le spectacle de Flore Lefebvre des Noëttes oublie la gravité d’une réalité grise pour insuffler une belle force de vie, qui à chaque fois, évoque la joie de scènes vibrantes.

Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre Le Colombier, 20 rue  Marie-Anne Colombier à Bagnolet.

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