Rouge de John Logan, version française de Jean-Marie Besset, mise en scène de Jérémie Lippmann.

Crédit photo : J. Stey.

J.STEY_MG_0400 HD.jpg

Rouge de John Logan, version française de Jean-Marie Besset, mise en scène de Jérémie Lippmann.

 Les toiles abstraites de Mark Rothko (1903-1970) – émigré russe du nom de Marcus Rothkowitz – se simplifient toujours avec le temps, et leur format atteint, dans les années 1950, les dimensions murales de l’Expressionnisme abstrait de New-York.

Jackson Pollock s’exprime sur les mêmes formats, et Rothko limite les formes de ses vastes champs dans deux ou trois rectangles – coloris lumineux et matière veloutée.

Détruire l’illusion et révéler la vérité, loin de la figuration académique et de l’abstraction classique, la peinture repose sur la couleur, la texture, l’échelle.

Sous un regard désenchanté porté sur le monde d’inspiration nietzschéenne, où n’existe pas de sujet hors du tragique et de l’intemporel, selon un travail pictural qui évolue, à mesure qu’il avance dans le temps, « vers plus de clarté, vers l’élimination de tous les obstacles entre le peintre et l’idée, et entre l’idée et le spectateur. »

Rothko refuse d’exposer avec d’autres artistes, mais n’envisage son premier « projet d’ensemble » permanent que lorsque lui est proposée la décoration d’une salle de restaurant pour l’immeuble Seagram de New York. Il y travaille de 1958 à 1959, avant d’abandonner, parce qu’il en trouve la destination trop mondaine et mercantile.

C’est ce moment que saisit le dramaturge américain John Logan avec sa pièce Rouge qui, après avoir été jouée à Londres puis à Broadway, reçoit six « Tony Awards », présentant le peintre aux prises avec sa commande et son assistant.

Jérémy Lippmann met en scène Rouge dans la version française de Jean-Marie Besset, avec deux acteurs d’envergure, imposante chez Niels Arestrup qui incarne le maître, et plus réservée mais réactive chez Alexis Moncorgé dans le rôle de l’élève.

La scénographie de Jacques Gabel invite le public dans l’atelier new-yorkais du peintre, sorte de large laboratoire sans lumière si ce n’est artificielle, fermée au jour.

Avec les tableaux du maître que celui-ci fait descendre près du sol ou remonter dans les cintres, le temps d’expliquer à son élève les attendus de l’art pictural.

Les espaces colorés ne se touchent jamais complètement, et l’impression monumentale – force persuasive – retient le spectateur, incité à la contemplation.

Des compositions nouvelles – des fenêtres intérieures en deux tons proches, ou rouge et brun, ou rouge et noir, invitant à la projection mentale et physique du public.

Rothko donne des instructions à Ken qu’il vient d’engager à son service, en tyran domestique, tenant discours arrogant et supérieur, méprisant son manque de culture.

Tandis que le peintre amer parle et explique, satisfait de ses commentaires, le jeune salarié et apprenti n’en mélange pas moins les peintures, assemblant les châssis, préparant les toiles, donnant vie à l’atelier dans l’élévation de la seule voix du maître.

Pollock serait sous l’influence de Dionysos et de ses excès passionnés alors que Rothko répondrait plutôt aux attentes d’Apollon, enclin à la mesure et à la raison. Or, il faudrait plutôt recomposer les deux philosophies pour toucher en fait à la vérité.

Les échanges entre l’employeur et l’employé font allusion à la mort de Pollock, une mort voulue déguisée en accident de voiture, selon Rothko, un ami du peintre.

Lui-même choisira la forme du suicide peu de temps après pour échapper au monde.

Or, le maître n’a pas toujours  raison sur les intentions des couleurs, sur la période finale de Picasso, sur le pop art et Andy Warhol, sur la culture de consommation – canettes et autres boîtes métalliques ou de carton d’emballage de burgers et de frites, de ketchup et de portraits glamour de Marylin, sur les expressions paresseuses et cheap de la parole quotidienne des plus jeunes générations : C’est cool, c’est bien…. Le restaurant, le film, les vacances… On doit en dire davantage…

Confrontation d’époques et de regards sur le monde, l’un tourné vers le noir de la mort, et l’autre, porteur d’espoir prometteur de vie, en dépit d’une enfance blessée.

Alexis Moncorgé résiste et ne se laisse pas entamer si facilement en face de l’Artiste.

Humble et réservé d’abord, il va s’affirmant, acquérant de plus en plus de foi en soi.

Quant à Niels Arestrup, il est un père, un parrain, un chef, un séducteur malgré lui – un repère affectif et symbolique pour le jeune peintre en herbe -, quelqu’un de peu de générosité, rivé à ses certitudes et fort de ses expériences dont il écrase l’adversaire.

Un personnage scénique dont l’aura impressionne le public, bête en cage allant et venant sur la scène, allumant une cigarette, buvant une bière, en dialogue intérieur permanent, provoquant l’autre, méditant sur le désastre du monde en véritable humaniste.

Un morceau d’esthétique contemporaine doublé d’une belle vision existentielle.

Véronique Hotte

Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté 75014 – Paris, du mardi au samedi à 21h, matinée dimanche à 15h30. Tél : 01 43 22 77 74.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s