Que viennent les barbares, texte et dramaturgie de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, mise en scène de Myriam Marzouki

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Que viennent les barbares, texte et dramaturgie de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, avec des extraits de Constantin Cavafis et Jean Sénac, et des passages librement inspirés des interviews et récits de Mohamed Ali, James Baldwin et Claude Lévi-Strauss, mise en scène de Myriam Marzouki

 Ce qui nous regarde, spectacle créé en 2016 par l’auteure et metteure en scène Myriam Marzouki, une analyse des regards des uns et des autres en France sur le voile et les femmes qui le portent, annonçait la création en 2019 de Que viennent les barbares – spectacle de la même conceptrice dont le texte et la dramaturgie reviennent aussi à Sébastien Lepotvin -, sur les Français issus de la diversité.

Résiste en chacun un jugement spontané et incoercible, issu d’une mémoire individuelle et collective mêlée de récits et de pratiques invisibles du quotidien.

Suprématie de mythes collectifs puissants, quant à l’appréciation largement acquise au cours des siècles, de personnes originaires d’Asie, de femmes noires, d’hommes de couleur – une appellation qui pense que les Blancs n’auraient pas de couleur !

Myriam Marzouki se penche sur l’évidence – de moins en moins manifeste aujourd’hui – d’un imaginaire qui ne ferait pas entrer les portraits de toutes les personnes issues de la diversité dans la traditionnelle « carte postale française ».

Il n’existe pas – n’a jamais existé – une communauté de Français de souche ; la société française a toujours été composée de citoyens d’origines diverses. L’expérience coloniale a multiplié les appartenances et les apparences de millions de Français – un paysage humain ouvert que certains, porteurs de tensions, contestent.

Qui est l’Autre, « irréductiblement décalé d’un Nous qui serait national » ?

Ce sont ces hommes et femmes d’origines multiples et lointaines, aussi bien que ceux qui se disent « blancs », tous participent du roman national et tressent ce rêve républicain qu’on se construit, à la manière de Rimbaud, un rêve empreint de laïcité puisqu’il fallait historiquement se libérer de l’emprise de l’Eglise catholique.

La République idéale accepterait les histoires multiples plutôt qu’un roman national équivoque. Par contre, cette vision n’est-elle pas elle-même et encore un mythe ?

Un vivre-ensemble où tous seraient frères – un regard ou songe utopique…

Nous sommes tous des Nous qui sommes Autres et foncièrement Mêmes.

Pour le plaisir du public, surgit sur scène James Baldwin (1924-1987) dont l’œuvre – Chronique d’un pays natal, Personne ne sait mon nom, La Prochaine fois, le feu – interroge les relations entre Noirs et Blancs aux Etats-Unis et l’oppression raciale.

Belle élégance de Maxime Tshibangu qui joue l’écrivain comme le premier député français noir de la Révolution, représentant le département du Nord de la colonie française de Saint-Domingue à la Convention puis au Conseil des Cinq-Cents.

Apparaît aussi Toni Morisson – jolie sincérité de Samira  Sedira dans l’incarnation de la figure littéraire qui a revivifié le ton de la littérature afro-américaine, ainsi le roman Belove -, qui a reçu le prix Nobel de littérature en 1993, et qui rend visite à son ami, intermédiaire d’une jeune journaliste française qui veut interviewer James Baldwin.

Mohamed Ali, sautillant, contient ses harangues revendicatives à l’intérieur d’un ring.

Musiques, lumières et show à l’américaine grâce aux lumières de Christian Dubet.

Yassine Harrada joue le boxeur planétaire, l’appariteur de bureau, le serveur de bar.

Jean Sénac (1926-1973), né en Oranie en Algérie, de famille ouvrière espagnole,profère sur le plateau ses engagements, adhèrent du F.L.N. en France, de nationalité algérienne choisie, conseillé en 1962 du ministre de l’Éducation nationale, se retirant  dans la solitude d’« une cave-vigie » à Alger où il meurt assassiné.

Louise Belmas, figure dansante et mobile, chapeau sur la tête, incarne le poète libre, discourant, criant sa passion pour l’Algérie, attendant Albert Camus qui ne dit mot.

Du côté des Français, la secrétaire du bureau de l’Intégration, décide de qui pourra être « reconnu » ou non. Elle joue malicieusement les personnes figées sur une idée. Avec ces facéties, Claire Lapeyre Mazérat manifeste ses certitudes et ses doutes.

Celle-ci a l’honneur de recevoir Claude Lévi qui demande à ce qu’on l’enregistre tel Claude Lévi-Strauss (1908–2009), afin de rendre mémoire à tous ses ancêtres.

L’anthropologue et ethnologue français juif est interprété par la présence moqueuse de Marc Berman qui argumente, portant une coiffe en plumes d’oiseaux d’Amazonie.

Toutes ces figures, si diverses soient-elles, passées ou présentes, se réunissent pour boire un verre au bar, assises et goûtant pareillement à la qualité de l’instant.

A la fin de la représentation, la scénographie de Marie Szersnovicz offre au public un diorama inspiré des musées d’histoire naturelle, un épilogue lumineux et radieux.

Un mode d’exposition théâtralisé des animaux empaillés, et, en période coloniale, des figures de « barbares » et « primitifs ». Les héros de Que viennent les barbares sont métaphoriquement mis en boîte – un cabinet de curiosités qui laisse songeur.

Un joli moment de théâtre inventif et allègre, en dépit de la gravité du sujet politique.

Véronique Hotte

MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine 93000 – Bobigny, du 13 au 23 mars 2019. Tél : 01 41 60 72 72 La Comédie de Reims – Centre dramatique national, du 26 au 29 mars. La Passerelle – Scène nationale de Saint-Brieuc, le 4 avril. MC2 : Grenoble, du 9 au 11 avril. La Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France, du 23 au 26 avril. Théâtre Dijon-Bourgogne CDN – Festival Théâtre en mai, du 27 au 29 mai.

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