La Fin de l’homme rouge, d’après le roman de Svetlana Alexievitch– Prix Nobel de Littérature 2015 -, mise en scène et adaptation de Emmanuel Meirieu

Crédit photo : Nicolas Martinez

 

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La Fin de l’homme rouge, d’après le roman de Svetlana Alexievitch– Prix Nobel de Littérature 2015 -, mise en scène et adaptation de Emmanuel Meirieu

  – Si on parle des années 1990… Je ne dirais pas que c’était une belle époque.Non, c’était une époque épouvantable. Il s’est produit dans les esprits un virage à cent quatre-vingt degrés… Certains ne l’ont pas supporté et ont perdu la raison, les hôpitaux psychiatriques étaient bondés… Je suis allé voir un ami là-bas… Il y en avait un qui criait : « Je suis Staline ! Je suis Staline ! » Et un autre : « Je suis Berezovski ! Je suis Berezovski… »

Pendant quarante ans, la journaliste Svetlana Alexievitch, née en 1948 en Ukraine, qui vit en Biélorussie depuis 2013, a parcouru l’URSS, enregistrant des témoignages, écrivant des « romans de voix », œuvres polyphoniques et chorales, des confessions jamais entendues sur une Histoire inavouable qui ne se disait pas alors librement.

« Le petit homme importe, le grand petit homme, car la souffrance le grandit. »

L’auteure et enquêtrice écrit une œuvre à partir de ces voix et ces corps qui ne racontent rien d’autre que l’histoire d’une utopie, le socialisme en travaux pratiques.

Son dernier roman, La Fin de l’Homme rouge, fait résonner les voix des témoins brisés de l’époque soviétique, voix suppliciées des goulags, voix des survivants – victimes et bourreaux -, voix trop crédules face à l’Histoire et qui ont cru un jour « que ceux qui ne sont rien deviendraient tout», voix orphelines d’un projet inabouti.

Certains ne sont pas capables de renoncer à l’idéal auquel ils avaient adhéré. Comment faire le deuil d’une histoire grandiose pour vivre une vie banale ?

Le metteur en scène Emmanuel Meirieu est enclin à porter des romans à la scène, sous forme de témoignages, des extraits de vie qui participent de l’Histoire. On voit des personnages blessés qui racontent leurs peines, face à un micro sur pied.

Un personnage vient se raconter, dépositaire d’une vie vécue : l’être  vivant et sensible est installé sur la scène face à la salle, autre et semblable à la fois.

Sept témoignages adaptés de La Fin de l’homme rouge et huit personnages sur la scène libèrent une parole individuelle, informative et articulée, pleine d’une émotion et d’une tension intérieure fascinantes – une façon de s’approcher au plus près de l’âme humaine dans sa souffrance. L’être est capable du meilleur comme du pire.

L’empathie permet pour l’auditrice de se glisser dans le tréfonds des personnages et de ressentir de l’intérieur l’éventail de leurs sentiments -enthousiasme pour la patrie, désir de la défendre et de porter les valeurs soviétiques, fierté d’être soviétique, héroïsme, puis déception, désenchantement, humiliation, douleur, violence et folie.

Les zélateurs du régime se font machines à tuer ou victimes impuissantes – une transformation que les spectateurs revivent à leur tour, à l’écoute des histoires.

Le public ressent le « je » mis à l’épreuve de celui ou celle qui parle, expérimentant avec lui les peines et les joies simples des jours qui s’éloignent du « vert paradis des amours enfantines » pour côtoyer un monde viril de fonctionnaires exécutants.

Les enfants devenus grands se souviennent des sensations olfactives : le cirage pour les bottes, la vodka, le cuir, l’eau de Cologne … S’ils font à présent du commerce et des petites affaires, leurs pères les traitent de salopards, de petits spéculateurs … Ces générations ont grandi avec des pères qui revenaient des camps ou de la guerre et leur parlaient toujours de la seule violence et de la mort. Ils étaient peu loquaces, riaient rarement et buvaient à en mourir.

« Maintenant, on a honte d’être pauvre, de ne pas faire de sport… Bref, de ne pas réussir. Moi, je suis de la génération des balayeurs et des gardiens. C’était une forme d’émigration intérieure. On vivait sans remarquer ce qui nous entourait, c’était comme un paysage à la fenêtre. Ma femme et moi, nous sommes diplômés de la faculté de philosophie de l’université de Pétersbourg …, elle avait trouvé un travail de gardienne et mois de chauffagiste dans une chaufferie….On acceptait de perdre quarante roubles, mais en échange c’était la liberté. Nous lisions des livres… Nous discutions. Nous pensions que nous produisions des idées. Nous rêvions d’une révolution, mais nous avions peur de ne pas vivre assez longtemps pour la voir. »

 Anouk Grinberg incarne une mère qui  se souvient de son fils, Igor, collégien de troisième : l’adolescent a choisi de se donner la mort face à l’incompréhensible.

Evelyne Didi – vêtements accumulés sur le corps – interprète Anna Maïa, architecte de 59 ans ; elle se souvient de sa petite enfance passée dans un camp avec sa mère, avant qu’on l’installe, dès trois ans, dans des baraques séparées des mères :

« Le matin, à travers les barbelés, on voyait nos mamans se faire compter avant d’être emmenées au travail hors de la zone, là où nous n’avions pas le droit d’aller. »

Le personnage de Maud Wyler raconte la fin de son mari, parti en mission à Tchernobyl, revenu contaminé et malade de souffrances indicibles inouïes.

Stéphane Balmino, Xavier Gallais, Jérôme Kircher et André Wilms portent la parole atterrée de leurs « rôles », des figures grotesques et d’effroi, contraintes d’accomplir ce qui ne leur sied pas- des exigences imposées par des militaires plus âgés et aguerris à la pratique des potentialités infiniment cruelles contenues en l’homme.

Dans un décor apocalyptique de catastrophe, chaises et pupitres d’école salis et abandonnés, journaux froissés, le mur du lointain sert de vaste écran dont les images font tomber à répétition les grandes statues des diverses icônes socialistes.

Le visage blafard, marqué par la violence du monde, les acteurs offrent au public la performance de leur personnage sublimé après avoir été livré à lui-même et à l’errance, souffrant et respirant mieux à mesure que la parole se libère, claire et lumineuse.

Dans le silence, ils font affleurer et se lever, depuis l’espace magistral de la scène, la sensation aigüe d’une humanité indéfectible, quoiqu’ils disent d’horreur et de terreur.

Véronique Hotte

Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux, du 8 au 17 février, du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67. L’Onde à Vélizy, le 19 février. L’Olivier – Scène conventionnée d’Istres, le 26 février. Le Rayon vert, Scène conventionnée Saint-Valéry en Caux, le 8 mars 2019. L’Arc – Scène nationale Le Creusot, le 15 mars. Espace Diamant Ajaccio, le 19 mars. Théâtre des Bouffes du Nord Paris,  du 12 septembre au 2 octobre – deux spectacles d’Emmanuel Meirieu en alternance, Les Naufragésà 19h et La Fin de l’homme rouge à 21h.

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