La Veuve du 9.3, texte et mise en scène de Gilles Sampieri

Crédit photo : Wahib Chehata

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La Veuve du 9.3, texte et mise en scène de Gilles Sampieri

 Suivant des trajectoires en marge, physiques comme morales, sur la carte approximative des zones dites périphériques – la cité et ses abords immédiats – nombre d’hommes et de femmes s’apprêtent en dépit d’eux, puisque, en tant que locataires de quartiers construits dans l’urgence, ils se sont finalement attachés au peu qu’on leur a consenti – moyennant loyer -, et comme si, s’habituant à leur propre misère existentielle, ces abonnés à l’exclusion lui en étaient encore redevables …

Ces hommes et ces femmes, disions-nous, s’apprêtent, en dépit d’eux, à ce que le territoire où ils « subsistent » soit absorbé par le projet irréversible du fameux Grand Paris. Et ne plus pouvoir vagabonder à son gré le long d’un chemin qu’on s’est tracé.

« A la place », puisqu’il s’agit d’une gestion affairiste du renouvellement des espaces selon une vision urbanistique d’une ville contrôlée, s’imposent des grues et immeubles en construction, barrières et zones de travaux, engins du bâtiment, voies de boue, échafaudages, canalisations à vue et baies vitrées jetées à la face du ciel.

Dans le bruit plus ou moins lointain du périphérique proche ou des grands axes routiers empruntés, entre bretelles et autres échangeurs, le silence n’est plus de mise pour ceux qu’on ne remarque plus, confinés dans un espace ouaté informel.

La ville  a toujours inspiré les créateurs ; au XIX è siècle, avec la révolution industrielle, la ville devient un motif littéraire – un personnage –  à travers Hugo, Balzac, Zola, Sue… Puis le XX è siècle propose une réflexion sur la ville de plus en plus nuancée – lieu ambigu aux scènes équivoques, lieu dense d’événements imprévus, lieu de contrastes qui ouvrent d’emblée à une réflexion morale et sociale.

Au XXI è siècle, hors des quartiers historiques dévolus aux touristes et aux bobos décomplexés, la ville se fait plus indifférente et impersonnelle – les structures métalliques aux reflets changeants se dédoublent froidement dans les parois vitrées.

La place de l’homme disparaît de plus en plus à l’intérieur d’un espace normé et cadré aux esthétiques futuristes éblouissantes de modernité prétendument assumée.

Comme si l’homme non connecté – humilité et modestie -, une invention du passé, ne pouvait plus se conformer aux institutions et administrations bureaucratiques, disparaissant au milieu d’hommes libres à col blanc. Ne lui reste que le marginal ; côtoyant les travailleurs du bâtiment « issus de l’immigration », d’un chantier l’autre.

Tels sont les repères humains sur les territoires urbains en reconstruction. Pour ceux qui ne sont plus dans la course – la Veuve du 9.3 -, hors des réseaux connectés, s’ils ne veulent pas disparaître, il leur reste à s’adapter, coûte que coûte, à ces mutations.

Gilles Sampieri a écrit La Veuve du 9.3 en pensant à tous ces êtres – population fragile et borderline – qui ne parviennent pas à s’intégrer assez dans la société.

Rejetés, méprisés, invisibles aux passants affairés et occupés, ils n’existent pas.

Le passé n’est plus et ses valeurs humanistes d’échange, de partage et de conscience collective sont révolues : seul le présent associé au futur importe.

La Veuve du 9.3 a tout perdu en perdant son auteur de mari, ses rêves et sa raison de vivre, ses engouements, ses enthousiasmes, son élan et son dynamisme. Elle poursuit sa route, s’évertuant à ce qu’on publie les manuscrits qu’elle détient.

Elle porte derrière elle une malle qui pourrait avoir des allures de cercueil. A l’intérieur, le bien symbolique de l’époux écrivain – livres et feuilles d’écriture-, et un sac à dos avec écrits divers, éparpillés en vrac qu’elle s’emploie à faire reconnaître.

Céline Marguerie dans le rôle du titre-éponyme de La Veuve du 9.3 est convaincante et persuasive, en colère contre les administrations culturelles et toutes les institutions, en général, si peu accessibles et réactives ou simplement humaines.

Vêtue d’un ensemble – jupe et veste – et de talons, elle change de chaussures souvent, suivant les occasions importantes, les rendez-vous professionnels ou bien selon la longueur éprouvante des parcours plus moins longs dans la ville anonyme.

Portant lunettes de soleil qui la cachent, elle n’en révèle pas moins ce qu’elle a sur le cœur qui pèse lourd, maudissant l’inattention et le manque d’ouverture de ses semblables. Guerrière malgré tout, elle se bat pour la beauté pressentie de la vie.

A la fin, la comédienne, quittant les atours de la femme policée et civilisée, porte sur elle des vêtements accumulés – sacs et blousons -, une errante à la parole rebelle.

Pour ce constat d’un monde d’égoïsme et de manque d’humanité, résonnent dans l’espace les accords de basse électrique festive et mélancolique, tandis que la Femme du 9.3 s’en va, traînant un fauteuil à bascule, vestige du passé, et un pupitre de conférence en plexiglass, marque contemporaine d’un avenir sans saveur.

Véronique Hotte

 Théâtre Le Colombier, 20 rue Marie-Anne Colombier 93170 – Bagnolet, du 4 au 17 février, du lundi au samedi à 20h30, dimanche à 17h, relâche le jeudi, et représentation en journée le 14 février à 14h. Tél : 01 43 60 72 81

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