Partage de Midi de Paul Claudel, scénographie et mise en scène de Eric Vigner

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Partage de Midi de Paul Claudel, scénographie et mise en scène de Eric Vigner

 Partage de Midi dans la première version de 1906 est le chef d’œuvre de Claudel. La prose poétique – souffle et inspiration littéraire -, entre l’effervescence shakespearienne et l’illumination rimbaldienne, livre le bonheur et le drame d’une vie.

Partage de Midi se passe sous le lourd soleil de l’Asie, au premier acte à bord d’un paquebot au milieu de l’Océan Indien qui mène ses passagers en Chine. Mesa, double de Claudel auquel la vocation religieuse a été refusée en France, retourne à l’autre bout du monde qu’il avait quitté, sans perspective de vie ni projet authentique.

Que devient l’être solitaire quand il est saisi par la passion pour l’Autre – Dieu ou l’Amour – qui s’impose à lui ?, se demande la claudélienne Anne Ubersfeld.

Sur le bateau, se trouve Ysé, mariée à l’aventurier De Ciz – Mathurin Voltz distille cet attrait indicible pour l’inconnu qu’il prétend affronter sans peur – et mère de famille.

« Ce qui pousse Mesa vers Ysé, ce n’est pas les sens, c’est quelque chose au-dessus des sens et qui les commande, ce grand appétit de bonheur qui fait le fond de la nature humaine et qui à certains moments étouffe tout autre sentiment, c’est la poussée irrésistible de l’être lui-même vers cet autre être qui était fait pour lui et qu’il a reconnu », estime Paul Claudel dans sa Conférence du 4 novembre 1916.

Or, dès le premier acte, entre l’époux De Ciz – et le mystique Mesa – l’amant aimé – se glisse encore un autre homme, Amalric, beau parleur brutal et mâle séducteur : le prédateur s’emparera d’Ysé, comme dans la vie, sur ce même bateau de retour. Le brun Alexandre Ruby dans le rôle de l’entrepreneur enthousiaste et efficace est juste.

La femme, Rosalie Vetch dans la vie et Ysé dans le texte, aura fui, n’adhérant pas à la force d’une demande d’amour qui s’adresse à elle et à Dieu, « avec entre les deux la faille profonde … de la « duplicité »de Claudel, perpétuellement déchiré. »

Au second acte, se noue le drame d’aveu amoureux entre Mesa et Ysé, au cimetière de Hong-Kong, où, sous les arbres exotiques, brillent les petites lampes funéraires.

Le troisième acte est une construction inventée : le nouveau couple Amalric et Ysé se retrouvent en Chine au moment de la révolte des Boxers dans les bruits de la guerre. Or, survient Mesa, porteur d’un sauf-conduit pour Ysé et leur enfant.

Les deux hommes s’affrontent, Mesa est blessé tandis qu’Amalric et Ysé s’enfuient. L’abandonné reste seul à exprimer sa douleur et sa prière. Mais surgit Ysé, comme dans un rêve, qui veut mourir avec lui : l’amour triomphe de la trahison et de la mort.

La réalité se confond avec le rêve, la fiction, l’imaginaire poétique et l’esprit mystique.

Partage…, au triple sens de ce mot : partage de la femme entre les trois hommes qui la veulent, partage comme la division de la vie entre passé et avenir à cette heure maximale de midi, partage comme une part d’héritage à ne pas laisser perdre.

Intuitive et implicite est l’urgence qui court à travers le drame, prescience de toutes les catastrophes à venir dont celles d’une inhumanité collective du XXI è siècle. Dans la mise en scène par Eric Vigner de Partage de Midi, un autel païen est illuminé, bougie après bougie, avant le premier acte, douleur incrédule de Mesa trahi par Ysé.

L’ombre et la nuit envahissent le plateau, élevant dans la cage de scène une idole naïve, immense statue blanche et bleue de marin de bande dessinée à la Popeye regardant le monde et le lointain à travers une longue vue, un profil qui jouera de toutes les perspectives en tournant sur lui-même, au fil de la progression de l’action.

A côté de la statue, les branches fleuries d’un arbre d’estampe japonaise sont en élévation dans les hauteurs du volume scénique, bouffées de blancheur poétique.

Quand disparaît la possibilité de vivre l’amour, apparaît le mur de briques du lointain.

En rappel de la longue vue, une grille sombre avec sa lunette circulaire ouvre la perspective scénique du troisième acte, avec l’ombre de l’arbre et sa cymbale soleil.

Sur le sol, une laque avec son paon blanc et beau plumage aux couleurs soyeuses, œuvre d’Eunji Peignard-Kim, et un rideau de bambous laisse passer les ombres.

Entre les actes, résonnent musiques et théâtre chinois dans le noir de la scène – violence et fureur des expressions singulières et collectives des affrontements.

Et la beauté esthétique de la mise en scène d’Eric Vigner procède non seulement d’une scénographie plastique élaborée et signifiante, mais aussi de la sensation de la poésie de la langue claudélienne – apparition des images dès le verbe proféré -, avec les caractéristiques évidentes des rigueurs d’un parlé parfois chanté.

Le rôle du couple de Mesa et Ysé est admirable de conviction amoureuse, entre fauteuils chinois sombres, éventails et costumes orientaux de soie et de couleurs.

Ysé, interprétée par la grâce à la fois naturelle et composée des mouvements et des danses esquissées, de la tenue et de la prononciation légèrement étrangère de Jutta Johanna Weiss, représente la femme dans toutes ses compétences – mère, maîtresse, héroïne, idole, guerrière et conquérante -, un sourire au coin des lèvres.

La comédienne ne cesse dans ses atours de robe sombre à panier – un oiseau de proie  à beau plumage couleur de nuit, une réplique en noir du paon blanc dessiné sur le sol – de tourner et virevolter avec ardeur autour de Mesa qu’elle frôle à plaisir sans jamais le toucher vraiment, le caressant pourtant, l’approchant puis s’éloignant.

Quant à ce dernier, interprété par Stanislas Nordey, acteur, metteur en scène et directeur du Théâtre National de Strasbourg, il porte en lui l’absolu du sentiment :

« Et au-dessus de l’amour, il n’y a rien, et pas Vous-même, mon Dieu », dit-il encore.

 Véronique Hotte

Théâtre de la Ville – Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses 75018, du 29 janvier au 16 février 2019 à 20h, dimanche à 16h. Tél : 01 42 74 22 77

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