Dans la luge d’Arthur Schopenhauer de Yasmina Reza, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Crédit photo : Pascal Victor/ArtComPress

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Dans la luge d’Arthur Schopenhauer de Yasmina Reza, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 L’auteure Yasmina Reza résume Dans la luge de Schopenhauer (2005l) : « quatre brefs passages en revue de l’existence par des voix différentes et paradoxales. Ou encore une variation sur la solitude humaine et les stratégies. Des leurres ? »

Si la philosophie hiérarchise, l’objet littéraire serait plutôt une réflexion subjective sur la vérité de la vie, un compte-rendu des pluralités des « instances intérieures », contradictions et mauvaise foi, soit l’objet théâtral rêvé pour le metteur en scène.

« On peut considérer la vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant », écrit Schopenhauer. Vivre est souffrance, l’existence mène aux tourments, le désir à la déception, le plaisir à la lassitude. Aussi la maturité et le grand âge sont-ils l’épreuve d’un délitement irréversible, entre maladie et chagrin.

Pour Spinoza par contre, la sagesse est médiation non de la mort mais de la vie.

Le metteur en scène et directeur du Quai Centre Dramatique National Angers-Pays de la Loire, Frédéric Bélier-Garcia qui a mis en espace Dans la luge de Schopenhauer un an après l’écriture du texte, en 2006, crée le spectacle en 2018, avec les mêmes comédiens, l’auteure Yasmina Reza, Christèle Tual, André Marcon, si ce n’est Maurice Bénichou qui est remplacé par Jérôme Deschamps.

Celui-ci, en ami du couple, fait de ses interventions scéniques un numéro comique de bateleur et d’histrion – imitation des grands discoureurs de la République à travers des intonations et des rythmes scandés à la Charles de Gaulle. Et les rires fusent.

En désordre, sont évoquées les tractations de Renault et de Nissen, la vie quotidienne en couple et ses vanités. Un bavardage signant sa foi en la vie, malgré tout, ironisant sur la complaisance contemporaine au malheur, même si, avoue l’optimiste, « les Afghans en un an ne peuvent pas devenir les électeurs suisses. »

Quatre personnages, le mari Ariel Chipman, l’épouse Nadine Chipman, l’ami Serge Othon Weil et la psychiatre, dont le public apprécie la proximité des présences dans une installation scénographique tri-frontale – fauteuils de salon cossus même s’ils sont usagés, amuse-gueule en vrac pour calmer les nervosités, feuillages au lointain.

Si la frivolité sauve les êtres d’eux-mêmes, ils n’en semblent pas moins véhiculer l’art des apparences, un sérieux proportionnel à la belle considération qu’ils s’accordent.

Et si l’épouse, admirable Yasmina Reza, explique avec désinvolture qu’elle ne supporte plus la façon dont son mari épluche les oranges – avec les doigts et sans le couteau -, elle en revient à dessiner un portrait plus éloquent de celui-ci :

« Le maître de mon mari a étranglé sa femme, lui se contente de laisser sa main choir au bout de l’accoudoir, de façon lamentable et flétrie. Mon mari n’a pas de radicalité. C’est un disciple. La génération de mon mari a été écrasée par les maîtres. »

Atermoiements et plaintes, alors qu’on n’est pas si malheureux, tels sont les leitmotivs de convenance, les marques de pudeur d’un bonheur inavoué.

L’époux atrabilaire, André Marcon qui pourrait porter le rôle-titre du Misanthrope, est amusant de justesse dans sa robe de chambre dont il est pourtant dit le plus grand mal. Quant à la psychiatre – évanescente et troublante Christèle Tual -, elle ne supporte plus l’insupportable – la décrépitude des êtres qui s’évertuent à vivre.

A l’écoute des autres, elle est elle-même partagée entre agacement et culpabilité, observant le monde avec précision et dureté, cachant une extrême sensibilité.

L’ami s’étend, contre toute attente, sur la sexualité des cochons et non sur la vanité de l’amour « … qui d’abord embrase l’être humain d’un transport qui semble l’élever au-dessus de lui-même.
 » (Harald Höffding, Histoire de la philosophie moderne)

Les personnages, grâce au jeu à la fois subtil et distancié des acteurs – élégance féminine « naturelle » et balourdise masculine « jouée » -, font vibrer pleinement l’aventure existentielle à laquelle nul ne saurait échapper, saisi que l’on est par les petits dérangements quotidiens et accaparé à plein temps par le métier de vivre.

Et la langue acidulée de Yasmina Reza joue la vivacité et l’acuité, tournoyant sur elle-même, rapide, suggestive et fuyante aussi, d’une clarté concise et lumineuse.

Un joli moment de théâtre dont le spectateur ravi s’empare sans lâcher prise.

Véronique Hotte

La Scala de Paris, 2 boulevard de Strasbourg 75010 Paris, du 31 octobre u 17 novembre à 21h, le samedi à 17h également. Tél : 01 40 03 44 30

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