La Locandiera, comédie en trois actes de Carlo Goldoni, traduction de Myriam Tanant, mise en scène d’Alain Françon

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage – coll. Comédie-Française

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La Locandiera, comédie en trois actes de Carlo Goldoni, traduction de Myriam Tanant, mise en scène d’Alain Françon

La Locandiera de Carlo Goldoni est créée à Venise en 1753, au théâtre Sant’Angelo, une comédie qui relève de la réforme du théâtre en Italie initiée par l’auteur, décontenancé par les derniers feux de la commedia dell’arte trop caricaturale.

Se détachant de la comédie baroque et de la comédie espagnole, l’œuvre de Goldoni draine l’émancipation des formes au théâtre, préparant une modernité à venir, avant même les bouleversements irréversibles de la Révolution Française.

Mirandolina, la protagoniste, l’héroïne du rôle-titre éponyme, est seule propriétaire d’une locanda « hôtel garni », depuis la mort de son père survenue six mois plus tôt : un personnage exceptionnel dans la société d’alors puisque l’héritière a un métier.

Elle doit épouser Fabrizio, le fidèle valet de la maison, promesse due à son père. En attendant, la voilà libre, travaillant à tenir l’établissement avec aisance : la soubrette ou la servante de comédie classique se fait femme digne, admirable et efficace.

Selon la très regrettée Myriam Tanant qui signe une nouvelle traduction de la pièce, à la demande du metteur en scène Alain Françon, La Locandiera mêle deux problématiques, celle des classes sociales et celle puissante de l’argent.

Autour de Mirandolina, s’affairent quatre hommes : d’un côté, le Comte d’Albafiorita   Hervé Pierre est dans son élément à jouer les parvenus heureux, personnage trivial qui a acheté son titre de noblesse, et dépense ostentatoirement ; de l’autre, le Marquis de Forlipopoli, est désargenté et installé dans le jeu des apparences, Matamore de commedia dell’ arte qu’incarne avec panache Michel Vuillermoz.

Un troisième personnage est de noble extraction, représentatif d’une classe condamnée à disparaître et qui impose d’autant une arrogance altière, un mépris du peuple et des femmes.

Stéphane Varupenne interprète la misogynie du Chevalier de Ripafratta avec  tact et nuance puisqu’il fera l’épreuve du désir amoureux et de l’inconstance, en dépit de lui.

L’aubergiste – sensuelle et dynamique Florence Viala – s’amuse avec les deux premiers soupirants, clients desquels elle accepte les petits cadeaux. En échange, le troisième voyageur, le Chevalier, indispose la belle à le voir humilier ainsi les femmes et tout homme qui n’appartiendrait pas à sa caste de supériorité.

La femme libre met tout en œuvre pour faire « tomber » l’intrus et le malappris, sous les yeux pourtant du quatrième homme, le valet Fabrizio – Laurent Stocker incarne un serviteur distant et en même temps conscient de son pouvoir sur Mirandolina.

Quand le jeu de la séduction est allé trop loin entre la patronne et le Chevalier, celle-ci pressentant le danger rétorque au valet dont elle sera l’épouse :

« Mais pour qui me prends-tu ? Une girouette ? Une coquette ? Une folle ?…Que veux-tu que je fasse de voyageurs qui ne font que passer ? L’amour ? Pour ça un seul me suffit, et il ne me fait pas défaut ; je sais bien qui me mérite, et aussi qui me convient… »

Mirandolina expérimente la réalité de la liberté féminine, préservant son confort et sa sécurité, sachant que nulle aventure amoureuse n’est envisageable avec tout aristocrate, à moins de passer pour femme légère incapable de gérer un commerce.

La mise en scène déplie avec soin  la comédie atemporelle que se jouent les hommes et les femmes, prétendant ignorer les rapports de classe et le pouvoir de l’argent avant d’accepter d’entrer dans le rang et consentir au principe de réalité, sans état d’âme.

La Locandiera fait aussi miroiter le théâtre dans le théâtre, une mise en abyme amusée qui répand sa lumière ludique, à travers un duo de comédiennes en voyage simulant une condition mensongère de dames – Coraly Zahonero et Françoise Gillard avec Clotilde de Bayser, en alternance, sont merveilleuses de conduite équivoque.

Le serviteur du Chevalier, Noam Morgensztern, se montre imprévisible, vivant des situations pour le moins cocasses et appréciées avec un recul magnanime.

La scénographie de Jacques Gabel offre une scène à connotation italienne – sur le mur de lointain, un dessin à peine esquissé de paysage aux toits significatifs – en même temps que des pièces quotidiennes – vestibule, chambre, salle à manger, grenier dont les fenêtres larges donnent sur les hauteurs de la ville tandis que la patronne accomplit son repassage, réclamant à son amoureux des fers chauds.

Régulièrement, les personnages avancent sur le proscenium et livrent, facétieux, au public leurs pensées et leur stratégie personnelle pour arriver à leurs fins.

Belle justesse prémonitoire d’une œuvre vibrant aux accents irrépressibles de l’Histoire.

Véronique Hotte

Comédie –Française, Salle Richelieu, Place Colette 75001 Paris, du 27 octobre 2018 au 10 février 2019. Tél : 01 44 58 15 15

 

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