Love, texte et mise en scène de Alexander Zeldin – spectacle en anglais, surtitré en français – Festival d’Automne à Paris – Odéon Théâtre de l’Europe

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Love, texte et mise en scène de Alexander Zeldin – spectacle en anglais, surtitré en français – Festival d’Automne à Paris – Odéon Théâtre de l’Europe

 Migrants, chômeurs de longue durée, retraités sans ressources, ces hommes et ces femmes n’ont ni foyer ni toit, expulsés pour des factures impayées ; ils seraient livrés aux dangers et au froid de la rue s’ils n’avaient trouvé un refuge de dernier recours.

Un local en Grande-Bretagne, loué par les services sociaux, la pièce commune d’un lieu temporaire d’accueil, tel est le territoire de Love que traite sur le plateau Alexander Zeldin, le metteur en scène britannique visible pour la première fois en France, avant Beyond caring,du 29 mars au 6 avril à La Commune d’Aubervilliers.

Avec Beyond caring, sa dernière pièce, le public pénètre dans une usine de traitement de la viande, où quatre employés et employées de ménage nettoient, la nuit, les sanitaires et les machines, sans horaires ni garantie salariale, dans le froid, les odeurs d’eau de javel, l’éclairage impitoyable, les pannes du distributeur de café.

En évoquant Love que propose, en coproduction avec le Festival d’automne à Paris, le National Theatre of Great Britain, Birmingham Repertory Theatre, Alexander Zeldin cite Bernard-Marie Koltès à propos des lieux qui soient reproducteurs non du monde entier, mais des « sortes de métaphores de la vie ou d’un aspect de la vie ».

Love présente la réalité triviale de la vie de ces exclus et oubliés de la société, si malmenés en leur for intérieur qu’ils sont acculés, malgré les efforts déployés, à faire abstraction des règles de la bienséance – valeurs qui ont cours chez les nantis.

Un endroit d’humanité basique ou élémentaire, un endroit transitoire en principe …

Tous ces êtres sont en attente de relogement, repliés sur une pièce – une chambre – à l’intérieur d’un vaste local anonyme qui tient lieu de passage, et sur une « salle à manger » commune, avec sa cuisine, sans oublier la salle de bain-toilettes prisée, un endroit stratégique de restitution de soi et de reconstruction intime et personnelle.

Vivent là – mal plutôt que bien – un homme mûr et sa mère âgée qui souffre d’une diarrhée chronique, une réfugiée soudanaise aux apparitions fugitives, un Syrien en errance qui fuit son pays et que l’on verra repartir, et enfin une famille recomposée attachante : un père et ses deux enfants autour de la compagne du père, enceinte.

Humanité, cœur et sentiments, les courants d’une existence pleine passent entre ces personnages aimants, souffrant de ne pouvoir ni se loger ni se nourrir décemment.

Les deux noyaux familiaux constitués avec cette famille et le duo du fils et de la mère se côtoient l’un l’autre sans jamais s’approcher ni s’entendre.

Chaque ensemble, si petit soit-il, jusqu’à la personne seule, est une entité en soi, autonome qui se veut non tributaire ni dépendante de l‘autre, si ce n’est respecter les urgences privées de chacun, savoir attendre son passage aux toilettes ou bien le moment de faire la cuisine, tout en lavant et conservant avec précaution sa vaisselle.

Or, la dimension publique et la dimension intime de toute vie tentent à se confondre : l’être éprouve de plus en plus de difficultés à sauvegarder son existence même. Humiliations dues à la promiscuité, nécessités et exigences absolues d’un corps qu’on ne contrôle plus – métaphores de la dépossession de soi et de sa dignité.

Tensions, courants émotionnels et stress – épuisement moral et lassitude physique.

Les acteurs professionnels on non forment un ensemble cohérent et vif, sous les yeux mêmes de la petite fille qui voudrait manger davantage et prépare son spectacle scolaire de Noël, à côté d’un frère qui s’offusque des blessures des jours.

A côté, ceux qui se parlaient peu, ne désiraient nullement se connaître, candidats adversaires ou rivaux au relogement par l’administration et les services sociaux, ceux qui se méprisaient un peu réciproquement d’en être arrivés là, finissent par se reconnaître mutuellement, à se comprendre, à être touchés les uns les autres, Love.

Tous finalement attendent un futur ouvert, comme la femme enceinte attend sa progéniture, tournés tous vers l’au-delà d’un présent trop contraignant et oppressant.

Le public est placé près de l’action sur le plateau et pourrait partager la table des personnages – une proximité spatiale déroutante tant s’opposent la salle et la scène.

La scénographie est éloquente et dit tout de notre monde – murs dégradés et plafond abîmé dans lequel subsiste une vitre avec sa branche d’arbre mouvante dans le ciel.

Les comédiens lèvent régulièrement les yeux vers cette ouverture de vie lumineuse.

Ces acteurs à la belle présence – une dignité et intériorité préservée, un quant à soi sauvegardé – attirent sur eux tous les regards.

Saluons Waj Ali, Emily Beacock en alternance avec Rosanna Beacock, Anna Calder-Marshall, Luke Clarke, Janet Etuk, Nick Holder, Mimi Malaz Bashir et Yonatan Palé Roodner.

Un spectacle franc, politique et intime, à la fois brut de déco et infiniment sensible.

Véronique Hotte

Odéon-Théâtre, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès 75017 Paris, du 5 au 10 novembre à 20h et le samedi 10 novembre à 15h. Tél : 01 44 85 40 40  Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche, du 14 au 16 novembre. Et à La Commune d’Aubervilliers, du 29 mars au 6 avril 2019, le spectacle Beyond caring

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