LA VIE DES BORD(e)S – (le caillou, la fleur et le bûcheron), un conte électro-pop, une collaboration pour la mise en forme scénique de l’association Perspective Nevski (Sandrine Roche) & Nina Fisher (Elisabeth Gilly, Pierre Boscheron)

Crédit photo : Isabelle PLANCHE

LA VIE DES BORDeS_5803©Isabelle PLANCHE

 LA VIE DES BORD(e)S (le caillou, la fleur et le bûcheron), texte de Sandrine Roche (Editions Théâtrales), un conte électro-pop, textes Elisabeth Gilly (chansons) et Sandrine Roche (conte), musiques de Pierre Boscheron et Elisabeth Gilly

 «Il était une fois il y a longtemps, a long long time ago, mucho tiempo, molto tempo fa…»

« Dans ce royaume, comme dans tous les royaumes, les pauvres vivent à la base et les riches au sommet (ricos arriba y pobres abajo).
Et dans ce royaume, comme dans tous les royaumes, les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent (i poveri giu e i ricchi su)…»

Si LA VIE DES BORD(e)S traite de nos temps brutaux exposés à la face du public –  responsabilité citoyenne oblige -, le spectacle est un joli conte acidulé d’enfance.

L’histoire est celle d’un royaume imaginaire, construit sur le modèle d’une coquille d’escargot, avec une route en colimaçon partant de sa base large où se confine le peuple, à son sommet pointu sur lequel siège un roi, avec conseillers et courtisans.

Le territoire s’organise du plus pauvre, en bas, au plus riche, en haut, et la vie s’écoule suivant les désirs absurdes de son roi… jusqu’à l’apparition d’une fleur inconnue qui va peu à peu fissurer l’organisation économique et sociale du royaume.

Une fleur non policée et non répertoriée, présentée au roi par une femme – un rappel peut-être de la sorcellerie ou de la magie antique, d’autant qu’hommes et femmes ne montent pas le même jour vers les hauteurs de sa majesté, en circulation alternée.

L’histoire nous ressemble, traduite simultanément en quatre langues européennes, utilisées selon un système pyramidal. Au sommet, l’anglais (le Roi), puis l’allemand (les Conseillers), puis l’espagnol (la Cour), enfin l’italien pour « le peuple d’en bas « .

Le conte européen joue avec les sons et le sens des mots, mais aussi avec la place de la langue, organisée comme la société, selon une hiérarchie économique précise – auteur d’abord et auteure ou autrice ensuite, homme et femme et transgenre….

Le texte est parsemé d’incurses,qui sont autant de moments de liberté que s’offre la conteuse pour faire des ponts entre l’Histoire et la réalité d’une existence vécue.

 LA VIE DES BORD(e)Sest un projet de l’association Perspective Nevski* et du groupe électro pop parisien Nina Fisher, autour de la notion de mauvaise herbe : un opéra électro-pop, une installation performative, un concert en mouvement.

« Cette terre grasse, humide, imprégnée de sels marins, épaissie par les détritus végétaux, chauffée par un soleil vivifiant, fait pulluler dans l’abandon et la solitude toute une flore inculte de ces charmantes plantes qu’on appelle mauvaises herbes, parce qu’elles sont libres. » (Théophile Gautier, Voyage en Italie -1876)

Le conte philosophico-politico-musical tourne – telle une planète – autour de la notion du vivant et des récents mouvements sociaux, politiques, économiques et mondiaux. Il fait allusion implicite aux concepts de terre, de territoire, de frontière et de limite, de barrière et de borne, et plus « naturellement » de passages, de lisières et de confins.

Les passages possibles – des brèches -, tentés et risqués d’une frontière géopolitique à l’autre, sont présents à l’intérieur des consciences et hors d’elles.

« Sur la route de la jungle de Calais, par un jour de pluie, des centaines de personnes courent en riant, femmes, hommes, enfants. Comme s’échappant de la jungle… Ils courent vers le shuttle, le tunnel, le couloir qui permet de passer dans l’autre zone. Ils ont appris qu’il y avait un embouteillage… Le mot français, ils ne le connaissent pas. Ce qui les regroupe tous, Syriens, Iraniens, Roms, Tchétchènes, Marocains, Ivoiriens, Congolais… c’est un autre mot, afghan, imprononçable. Qui veut dire à peu près EMBOUTEILLAGE. Ils l’ont fait leur. Leur réalité à eux, c’est ce mot, et pas autre chose. Et pas autre chose. LA VIE DES BORD(e)S. »

Pour déplier ainsi cette question urgente du vivant, il aura fallu deux ans de voyages – le Brésil et l’Islande -, des rencontres, des entretiens, des collectes de sons avec, entre autres, la philosophe Marie-José Mondzain, le jardinier-paysagiste Gilles Clément, le politologue Sébastien Thiery, la sociologue Anne Querrien, la chargée de mission biodiversité Julie Sannier, le jardinier-botaniste Olivier Tranchard.

Et jouer non seulement avec les mots mais aussi avec les langues et la musique, les images que l’on crée sur l’écran du lointain ou sur l’habit blanc de la conteuse à la fois facétieuse et sérieuse – l’auteure, metteure en scène et interprète Sandrine Roche -, grâce à des gouttes d’eau, de couleur et de lumière déposées sur des transparents sous l’éclat d’un rétroprojecteur d’obédience résolument artisanale.

Il est dans la Nature de bonnes et de mauvaises herbes, des vertus et des vices. L’ivraie  est nocive, portant des graines susceptibles d’enivrer, elle se distingue du bon grain. La symbolique déborde le monde chrétien : depuis la nuit des temps, les relations avec les herbes comme avec les planètes sont bénéfiques ou maléfiques.

Quand, dans le royaume du conte, on se met à cultiver la plante maléfique qu’ingère majoritairement le peuple, celui-ci se retrouve dans un état second incontrôlable…

Cette pensée cosmologique existe dans de nombreuses civilisations, celles des Amérindiens avant la colonisation espagnole : « Pour les Indiens, les herbes parlent, ont un sexe et guérissent. Ce sont les petites plantes qui, avec l’aide de la parole humaine, arrachent la maladie du corps, révèlent des mystères, corrigent les destins et suscitent l’amour et l’oubli. Ces voix de la terre sonnent comme des voix de l’enfer aux oreilles de l’Espagne du XVII è siècle… » (Eduardo Galeano, Naissances)

Gilles Clément, architecte-paysagiste, auteur à Paris des jardins « en mouvement » du parc André Citroën, a entrepris de montrer qu’au lieu des « mesquines pelouses » citées par Arthur Rimbaud  et des gazons anglais, mieux valait pour les jardins une gestion contrôlée des « friches » qui en font les fragments d’un « jardin planétaire » :

« Le jardin planétaire ne saurait se soumettre à une cartographie classique, il est partout, il occupe la biosphère, son territoire est l’épaisseur du vivant. » (Gilles Clément, Le Jardin planétaire – 1999)

Le jardin que l’on voudrait « agrémenté » est la métaphore de notre vie sur la Terre.

La mauvaise herbe indomptable prouve la puissance de la Nature. Figure de résistance, elle crée des brèches – culture, nourriture et goût – hors du pouvoir.

Voix chantées simultanément, puis voix parlées, le spectacle pour enfants plutôt « grands » que nous sommes tous est un opéra moderne – livret et composition.

L’électro pop de tendance populaire irradie le conte et trouble de sa joie spontanée, tel un concert, les corps invités à danser et à chanter en chœur intérieurement.

Sur scène, deux musiciens et une comédienne, une parole partagée qui glisse du parlé au chanté, de l’oratorio au jeu physique sous l’éclairage de Gweltaz Chauviré.

Elisabeth Gilly assure les sonorités seyantes de ses chansons pop-rock, entre humour et distance, en convoquant les quatre langues – sur une musique sentie de Pierre Boscheron, tandis que Sandrine Roche passe allègrement du rôle de conteuse à celui d’interprète dansante, nuançant ses figures d’apparition riante.

Un travail délicat de belle exigence, embrassant toutes les formes artistiques.

Véronique Hotte

Trio…S – Théâtre du Blavet à Inzinzac-Lochrist (56), le 2 novembre 2018.

La Maison du Théâtre à Brest (29), les 8 et 9 novembre 2018.

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