En réalités, d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu, mise en scène d’Alice Vannier

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En réalités, d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu, mise en scène d’Alice Vannier

 Alice Vannier adapte au théâtre La Misère du monde, l’ouvrage-fleuve d’entretiens réalisés dans les années 90 par nombre de sociologues dirigés pas Pierre Bourdieu.

L’équipe met en avant le principe de misère de position : chacun, quel que soit son milieu social, vit une forme de misère contemporaine qui doit être rendue visible ; les mécanismes de domination existent en réalité dans toutes les classes sociales.

Comment la société, les institutions, les médias déterminent-t-ils nos comportements et notre vision du monde ? Réflexions, désaccords, incertitudes des enquêteurs.

Alice Vannier met en scène une série d’entretiens entre sociologues et personnes interrogées – détermination sociale, parcours de vie, qualité du sentiment existentiel.

Avant la représentation, les comédiens d’En réalités préparent le public à « ne pas déplorer, ne pas détester, ne pas rire, mais comprendre. » (Spinoza, Traité politique)

Claire, Muriel et Nadine ont connu un paradis perdu : bonnes élèves au collège, elles échouent au lycée quand on leur apprend que la voie scientifique est la meilleure. Confrontées à la violence qu’exerce le monde scolaire sur les élèves le moins préparés à ses exigences, elles sont d’autant plus capables de dénoncer les conditions de leur échec que leur orientation par l’échec a été moins précoce.

Alerte, Corinne raconte l’expérience qu’elle a subie quelques années, cadre dans l’entreprise de Roger G. qui achète, les unes après les autres, des entreprises en faillite, une sorte de « Tapie ou de Maxwell en petit. » Le patron lui fait des avances qu’elle repousse. Soit « cinq ans d’enfer » et d’humiliations : elle perd son poste de cadre, essuie brimades et pression quotidienne pour ne pas être prise en défaut.

Elle reconnaît aussi le pouvoir d’attraction de cet homme qui s’est fait tout seul, comme elle-même – une même attirance pour l’action à travers une virilité expansive.

Nanou et Michel sont « sans feu ni lieu », vivant ensemble sous l’escalier intérieur d’un immeuble, passant leur journée dans la rue au même endroit, ce qui gêne une agence immobilière voisine. Issus de familles nombreuses – parents alcooliques, séparation, puis dispersion des enfants à l’Assistance Publique qui les place dans des familles d’accueil. A la question de savoir qui est responsable de leur situation, ils répondent l’enfance : « La faute des parents. Faut pas chercher plus loin. »

Louise B. est âgée, et malade à l’hôpital, elle ne peut rentrer chez elle, confrontée à la solitude et nulle nièce ou neveu qui voudrait l’accueillir. La maison de retraite serait une solution à son abandon ; sa souffrance est d’autant plus grande qu’en tant qu’assistante sociale, son métier passé, elle s’est toujours occupée des autres. Mais elle ne se plaint pas et assure, d’un ton léger, qu’elle a même de la chance.

Des gardiens d’immeubles à Villeurbanne déplorent la dégradation des cités, le manque d’investissement des parents à l’égard de leurs enfants livrés à eux-mêmes ; aussi, le manque d’intérêt flagrant des politiques absents aux problèmes.

Un travailleur qui se dit « immigré » évoque ses deux souffrances : avoir choisi de venir en France pour travailler et avoir « trahi » l’Algérie en quittant son pays.

Anne Bouguereau, Julien Breda, Margaux Grilleau, Adrien Guiraud, Vincent Steinbach et Judith Zins passent sur le plateau d’un rôle à l’autre, de l’enquêté – souvent, une conscience de soi grave et douloureuse – à l’enquêteur – respect et délicatesse exigés et assumés -, jouant, seuls ou bien à deux ou à trois, tandis que les autres interprètes restent sur la scène, éloignés et réfugiés dans l’ombre.

De temps à autre, des commentaires, des orientations de lecture, un véritable échange avec le public qui est entraîné à suivre les mouvements de tel ou untel.

L’énergie déployée par les comédiens est rayonnante, une belle danse rythmée.

L’éclairage subtil, qui date déjà de trente années, porté sur notre société se révèle des plus vifs et pertinents, quant à notre monde exact d’aujourd’hui. Mêmes problèmes de reconnaissance personnelle ou face à autrui, de quelque condition – origine, parcours, stabilité ou instabilité, réussite ou échec –  soit-on le produit final.

Un beau-chassé croisé de personnages dont l’explicitation des situations sociales conduit le public à cette capacité de compréhension pour mieux changer le monde.

Véronique Hotte

Théâtre 13/ Seine, 30 rue du Chevaleret 75013 Paris, du 25 septembre au 7 octobre 2018, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h. Tél : 01 45 88 62 22

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