Proces (Le Procès) d’après Franz Kafka, mise en scène de Krystian Lupa – spectacle en polonais sur-titré en français

Crédit photo : Magda Hueckel

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Proces (Le Procès) d’après Franz Kafka, mise en scène de Krystian Lupa – spectacle en polonais sur-titré en français

L’œuvre littéraire de Franz Kafka (1883-1924) est profondément énigmatique, incertaine, et la puissance de la langue – à la fois, précision et mystère – enserre le monde et les personnages dans le doute, une mise en question permanente de soi.

Le metteur en scène polonais Krystian Lupa se penche sur l’auteur de langue allemande Franz Kafka, après Thomas Bernhard, notamment. Il crée, avec près de vingt interprètes en scène, Le Procès – œuvre kafkaïenne emblématique d’un état du monde en déréliction, au mode de fonctionnement approximatif et mensonger.

La griffe dépressive, désespérée et nihiliste de l’œuvre de l’auteur pragois est telle que le metteur en scène a tardé à s’en emparer, « un des rares écrivains, peut-être le seul, à posséder une stratégie narrative pernicieuse d’une extrême radicalité. »

Ce Procès est nourri de la correspondance et du Journal de Kafka. Sur la scène, on retrouve la référence à la rencontre à l’hôtel berlinois Askanisher en 1914, où la fiancée de l’époque, Felicia Bauer, reproche à Franz son manque d’engagement.

Cette scène correspond à la maladie de l’accusé Joseph K, après l’interpellation, l’arrestation et le premier échec de sa défense. Le protagoniste Joseph K et le narrateur se confondent. Sont présents à ses côtés, Greta Bloch et l’ami Max Brod.

Maladie – « effondrement collectif » -, qui correspond à la Pologne d’aujourd’hui.

D’autant que la création de Lupa a eu lieu, lors du changement de directeur du Teatr Polski de Wroclaw, quand les autorités nomment un conservateur proche du pouvoir.

Lorsque Franz K visite la salle d’audience et les pièces vides de l’Administration judiciaire, découvrant des citoyens hagards en attente de procès – du gaffeur noir sur la bouche -, la référence aux militants empêchés du Teatr Polski est éloquente.

La réalité dévastée et absurde – l’irréalité – est prégnante dans le jeu du comédien, longue silhouette rêveuse et solitaire, saisie par un sentiment d’abandon absolu, figure christique en mouvement : « Quelque chosequi dévore l’individu et le prive non seulement de son droit à la liberté, mais avant tout du sens de la réalité. »

Le plus souvent dénudé et comme dépossédé de lui-même, il erre, âme en peine qui se parle à soi et monologue, tandis que la voix de Lupa, depuis la salle, commente.

L’absurde est un principe d’organisation à l’intérieur duquel on ne réfléchit ni n’agit logiquement ou rationnellement, pris par l’inconfort de l’incertitude, de la crainte, du désarroi. On va jusqu’à ne plus se défendre, victime vaincue par le non-sens.

Le personnage principal est assailli par la force obscure du pouvoir invisible, un pouvoir qui se dégrade en absorbant la négligence et le Mal – la bêtise et la vanité.

L’anti-héros se crée un théâtre intérieur : il est le protagoniste et l’analyste de son histoire, se regardant agir, distant avec lui-même, autant qu’avec le public convoqué.

Dans les scènes à deux – avec la logeuse ou la jolie locataire, Joseph s’adonne à son errance intérieure comme à ses déambulations laborieuses dans l’appartement.

Surgissent les hommes de l’Administration et de la Police, et augmentent du coup, l’effroi, l’angoisse, l’incompréhension et la sensation de tomber dans le vide.

Alternent aussi de grandes scènes chorales avec les auditeurs du procès, d’où la perception d’une solitude plus grande qui étouffe la raison et la dignité de Joseph K.

Quelques passages sont agrémentés de vidéo, et l’on voit Franz et sa tante se rendre chez un ami avocat de celle-ci, susceptible de travailler à la défense du neveu. L’ami est malade, rien ne va : une femme encore est là qui s’approprie Franz.

Murs de lambris abîmés et portes vétustes, parois transparentes, les intérieurs ont vécu, comme les cœurs malades. Les cauchemars envahissent l’espace – jeux d’ombres et de lumières, dessins et fresques, vitraux éclairés, bancs de bois d’église.

Le voyage est magnifique dans l’imaginaire kafkaïen, tandis que le maître Lupa, à l’arrière de la salle, commente les scènes par bribes, et en français, tel un Kantor qui viendrait hanter la scène et parler au public, tout en se joignant aux figures littéraires.

Véronique Hotte

Odéon-Théâtre de l’Europe, 2 rue Corneille 75006 Paris, du 20 au 30 septembre, du mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h, relâche le lundi. Tél : 01 44 85 40 40

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