Les Démons, d’après Fédor Dostoïevski, traduction française André Markowicz, adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault, artiste associé, l’Odéon-Théâtre de l’Europe – Festival d’Automne à Paris

Crédit photo : DR Compagnie

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Les Démons, d’après Fédor Dostoïevski, traduction française André Markowicz, adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault, artiste associé, l’Odéon-Théâtre de l’Europe – Festival d’Automne à Paris

Les Démons (1872), troisième roman-tragédie de Fédor Dostoïevski (1821-1881), décrit un monde où le crime et le vice mènent irréversiblement à l’Apocalypse.

Nier la foi chrétienne mène au nihilisme : le fouriériste Dostoïevski des années 1840, après quatre ans de travaux forcés en Sibérie (1850-1854), refond ses convictions.

A l’époque, en Occident, est écrasée l’insurrection populaire de la Commune de Paris (1871) – l’échec de l’instauration utopique du paradis sur terre. L’invention du phalanstère par Charles Fourier – la Révolution de 1848 et la Commune – a échoué.

Les Démonsévoque la transformation d’un cercle de rêveurs, disciples du théoricien socialiste Charles Fourier (1772-1837), en un groupuscule de cinq révolutionnaires dont le meneur, venu de l’étranger, organise l’assassinat collectif d’un repenti.

Occupé dans la réalité par des emprunts auprès de Spechniov, figure charismatique du meneur venu de Suisse – Stavroguine dans le roman -, Dostoïevski a signé un pacte avec le diable : « En son âme et conscience, le tendre schillérien, le rêveur fouriériste, le chrétien, le sentimental, prépare l’assassinat du tsar », selon le commentaire de Dominique Arban. Le crime est en pensée – un désir et souhait.

Au début de la représentation des Démons par Sylvain Creuzevault, arrivent de Suisse les protagonistes, Nicolas Stavroguine (Vladislav Galard facétieux), fils d’une propriétaire Varvara Stavroguine (Valérie Dréville rayonnante), et affilié à un groupe dont Piotr Verkhovenski (Frédéric Noaille fébrile), le second personnage, est le chef.

Dès que le public prend place dans la salle, le champagne est offert à quelques-uns.

S’impose le discours enflammé de Stépane Verkhovenski (Nicolas Bouchaud visionnaire), père de Piotr, lettré, ami de Varvara Stavroguine, précepteur de son fils.

Sur la scène, Stavroguine et Piotr Verkhovenski vont et viennent, visites du premier chez ses maîtresses, et activité subversive et confuse du second. Anne-Laure Tondu, Blanche Ripoche et Amandine Pudlo sont les femmes aimées, et la dernière qui incarne une jeune handicapée boîteuse dessine un portrait en pied-performance.

Plus tard a lieu la réunion politique du cercle d’étudiants, inspirée d’une séance du congrès de la Ligue de la paix et de la liberté des démocrates bourgeois, à laquelle assiste Dostoïevski à Genève en 1867, avec le républicain italien Garibaldi et l’anarchiste russe Bakounine, et les leaders de la 1re Internationale (1864).

Dans la dernière partie, une « fête » s’organise au profit des pauvres, prétexte à scandales, incendie, émeute, folie, meurtre et suicides. Arthur Igual joue Chatov, le repenti qui, choisissant le bien-être de sa famille, sera exécuté, comme prévu.

Déséquilibrés, monstres et criminels peuplent la Russie du XIX è siècle.

Les comédiens jouent divers rôles, démultipliant l’action et la déconcentrant.

Le convaincant Sava Lolov incarne, entre autres, l’évêque Tikhone ; Léo-Antonin Lutinier est Liamchine et la constante Michèle Goddet, la Chigaliova.

La mise en scène de Sylvain Creuzevault semble déconstruire la forme à plaisir, ne serait-ce qu’à travers les parois de bois glissantes avec porte et lambris, morcelées, séparées, qui tournent autour du plateau ; de même, les piliers d’un second cercle.

En guise de murs, des bâches de plastique transparent, une matière reprise pour le costume de certains rôles, dont celui du démon de Stavroguine, cape et capuche. La représentation aux allures d’installation contemporaine refuse l’ordonnance, bannie au profit de l’improvisation théâtrale, de la « spontanéité » et de l’incongruité.

Extincteurs, flaques d’eau, le plateau est souillé, comme le cœur des hommes.

« Il y a un lac », entend-on, une reprise de la scène de théâtre dans La Mouette de Tchékhov. La démarche de Creuzevault semble celle de Treplev,jeune metteur en scène avide des formes nouvelles dans l’art pour « décrire la vie telle qu’elle est » :

« … le théâtre contemporain n’est que routine et préjugés… Il faut au théâtre des formes nouvelles. Nouvelles, et s’il n’y en a pas, alors il ne faut rien. »

La concentration dramatique est abolie, au profit de l’open space, les comédiens sont assis à cour et à jardin sur des rangées de chaises, mêlés à des spectateurs. Et sur le plateau, les figures dramatiques se croisent, à travers des passions diverses.

Dérision, autodérision, ironie, satire, les acteurs s’amusent et prétendent amuser : le moine tente en vain de faire sonner sa cloche – cul nu et corde sous sa soutane. Entre canulars et railleries de potache, le temps passe, au fil des persiflages.

Les personnages ostensiblement « libres » arpentent la scène, des figures fuyantes qui font un bon mot puis s’en vont ou bien lisent du Adorno, « non de par la volonté de l’auteur, mais parce que c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle. »

Beaucoup de bruit, de fureur et de nervosité.

Véronique Hotte

Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès 75017 Paris, du 21 septembre au 21 octobre, du mardi au samedi à 19h30, dimanche à 15H. Tél : 01 44 85 40 40

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