Infidèles de tg STAN et de Roovers, d’après le scénario Infidèles et l’autobiographie Laterna magica d’Ingmar Bergman – Festival d’Automne à Paris

Crédit photo : Stef Tessel

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Infidèles de tg STAN et de Roovers, d’après le scénario Infidèles et l’autobiographie Laterna magica d’Ingmar Bergman – Festival d’Automne à Paris

A l’origine du spectacle Infidèles, d’abord le scénario Infidèles (1997) écrit par Ingmar Bergman et inspirateur du film Infidèle (2000), réalisé par Liv Ulmann, une des muses et égéries du grand cinéaste suédois à la vie sentimentale fort mouvementée.

Présent de manière implicite dans son propre cinéma et son théâtre, en tant qu’icône de la création artistique mais aussi en tant que personnalité quotidienne, incertaine et aléatoire, le maître suédois apparaît à visage découvert dans le scénario Infidèles.

Reclus sur son île – Farö sur la Baltique -, un auteur vit seul, aux prises avec son passé. Surgit une jeune femme – comédienne, quand il était metteur en scène – à laquelle il s’adresse. Le souvenir réincarné initie le processus narratif ; et à la demande de l’auteur, la confidente doit faire le récit de l’aveu de son infidélité.

Avec douceur et complicité, le film laisse entendre les émotions féminines provoquées par la passion amoureuse, à la croisée de la joie et de la douleur, des petits arrangements et des mensonges, de la lâcheté, des regrets et de la solitude.

Le spectacle Infidèles– une adaptation théâtrale de et avec Ruth Becquart, Robby Cleiren, Jolente de Keersmaeker et Franck Vercruyssen du tg STAN et de Roovers – développe les répliques sur quatre personnages et plus, nourries de textes divers et éléments de scénarios redistribués sur tous les rôles, à partir aussi de Laterna magica (1985), une œuvre autobiographique dans laquelle l’auteur regarde sa vie.

Les acteurs arpentent le plateau vide, avec chaise égarée et lit au lointain, et pour seuls éléments de décoration, des rideaux blancs et transparents qui cachent les alcôves, des lumières installées à fleur de scène et des carrés lumineux dessinés sur le mur – des portraits improvisés à inventer ou des carrés d’écrans de cinéma.

Deux comédiens arpentent la scène, et, côté jardin, les deux autres attendent leur moment, regardant attentivement évoluer la situation en cours, attente et tension.

Jouent-ils leur personnage ou bien un autre ? La frontière est ténue entre la réalité et la fiction, comme si nulle barrière ne s’interposait plus entre les imaginaires présents.

Un couple, et voici que la jeune femme trompe son époux avec son meilleur ami. Etonnement d’abord, du côté de l’amante qui n’avait jamais imaginé un tel scénario, hébétude, puis consentement final et éveil d’un certain plaisir à casser les interdits.

Au fil du temps, sentiment de trahison et de tromperie, de mensonge pesant vis-à-vis du mari, parti en voyage selon les exigences d’une carrière de chef d’orchestre.

La femme est mère d’une fillette qui se voit ainsi séparée de son père et de sa mère.

Or, la passion n’a qu’un temps : les remords, le sentiment de culpabilité, reviennent miner la conscience de l’amante, d’autant que l’époux s’est dévoilé redoutable, faisant de la petite fille un objet que l’on ne partage pas mais que l’on entredéchire.

Deux heures durant, est évoquée et égrainée à la vue du public, la gamme des tensions qui peuvent habiter les âmes intérieures (alma), tues et cachées, tandis que les masques extérieurs (persona) jouent une partition sociale plutôt recomposée.

Au-delà des anecdotes qui blessent les conjoints – époux ou amants – pris dans les malentendus ou l’incompréhension, se dessinent des questionnements existentiels, tels la peur, la solitude, le sentiment de la finitude et de la mort, des thèmes orchestrés et contrebalancés par la belle exigence d’un sens à donner à la vie.

Sur la scène, les quatre acteurs sont percutants de « naturel », chacun dans leur rôle, ainsi l’époux trompé dont Robby Cleiren assume la partition de chef d’orchestre, pédagogue précautionneux qui enseigne les sons et les silences – Bach ou bien Brahms -, l’art de l’andante et de ses effets d’attente, avec un humour détaché et un sourire confondant, combinant la musique à l’expression des aveux et confidences.

L’amant et l’auteur, amoureux jaloux excessif, est incarné par Franck Vercruyssen – figure à la fois espiègle et distante, pleine d’humilité et d’arrogance, personnage manipulateur des corps et des âmes. De son côté, l’épouse et maîtresse, interprétée par Ruth Becquart, manifeste une humanité bon enfant, sobre et sincère, capable de s’analyser elle-même et de s’auto-évaluer, sans apprêts ni faux-semblants.

La fillette que l’on se déchire au sein du couple fâché, et autres seconds personnages, sont portés par le jeu facétieux de Jolente de Keersmaeker qui s’amuse à se vêtir des habits sortis tout droit des rêves scintillants du Songe d’une nuit d’été, pièce que s’apprête à mettre en scène l’auteur et amant perturbateur.

Se regardant – mutualité et réciprocité-, un jeu dont ils ne sont pas les dupes mais les partenaires éclairés -, les acteurs usent des effets d’ombre et de lumière dans la traduction même d’une vie banale et souvent amère, usant d’un art du dialogue effilé, d’autant que le public perçoit avec bonheur ce léger accent flamand qui introduit un décalage bienvenu, entre humour et voile d’autodérision moqueuse.

Corps à corps contrôlés et joutes oratoires flamboyantes, les échanges caustiques n’entretiennent ni pitié ni compassion, et les êtres inquiets et déchirés – trop humains sans doute -sont sincères, aguerris à un combat passionnel mais aussi existentiel.

Le sens de la vie en question mêlé du plaisir d’être et d’échanger, une consolation.

Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 Paris, du 10 au 28 septembre à 20h, le dimanche 23 septembre à 17h, relâche samedi et dimanche. Tél : 01 43 57 42 14

En juillet 2018, Ingmar Bergman aurait eu cent ans. Autour des spectacles Infidèles et Après la répétition inspirés de ses scénarios, une Soirée Ingmar Bergman est organisée, samedi 22 septembre à partir de 19h, avec la projection de l¹avant-première de la re-sortie en salle de son film Persona (1966), suivie d¹un échange avec Frank Vercruyssen du collectif tg STAN et la cinéaste Isabelle Rèbre, auteure de La Dernière photographie : Sarabande d¹Ingmar Bergman (2017) aux éditions La Letttre volée.

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