Un Festival à Villerville 20018  Calvados – sur la Côte Fleurie – entre Trouville et Honfleur – du jeudi 30 août au dimanche 2 septembre 2018

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Un Festival à Villerville 20018  Calvados – sur la Côte Fleurie – entre Trouville et Honfleur – du jeudi 30 août au dimanche 2 septembre 2018

A Villerville, situé à 6 kilomètres de Trouville-sur-Mer et à 9 kilomètres de Honfleur, l’école publique primaire vante la situation exceptionnelle de la commune en bord de mer dans la Réserve Naturelle de l’Estuaire et entourée du Parc Naturel des Graves.

La petite école porte le nom de l’académicien Patrick Grainville, originaire du lieu et dont le roman récent Falaise des Fous (Le Seuil, 2018) évoque, entre autres, la fin du XIX è et les débuts de la peinture impressionniste inspirée par la Côte normande.

Amateur d’art, le narrateur fidèle à sa mémoire rêve de restituer la clarté et la faculté d’hypnose de La Plage à Villerville (1864) de Boudin, la vue magnifique d’un ciel maritime nuageux qui coiffe un petit rang de personnages, des messieurs et dames en habits et robes colorées dans le reflet merveilleux du soir au soleil couchant.

Un siècle et demi plus tard, le Festival de Villerville (5 è édition), consacré à l’art dramatique et piloté de main de maître par Alain Desnot, amoureux avisé de théâtre, évoque à sa manière un rendez-vous culturel incontournable de la Côte Fleurie.

L’événement fait suite à une résidence de quelques semaines de jeunes artistes professionnels, membres de compagnies reconnues sur les scènes nationales, et issus de grandes écoles artistiques. Les jeunes gens retrouvent ainsi quelques aînés complices qui choisissent Villerville comme point de départ de leur nouvelle création.

Les spectateurs marchent dans le soleil d’un lieu à l’autre, du côté de la campagne ou du côté de la mer, du Garage au Château en passant par le Chalet et le Casino.

Des spectacles forts marquent cet itinéraire théâtral, Les Etouffements d’après Chanson douce de Leïla Slimani dont le jeu et la conception sont de Camille Dagen, interprète à la démarche et aux enjeux poétiques et politiques à suivre absolument.

Les Miraux, écriture collective de Ludivine Bluche, Lucie Boissonneau, et Renaud Triffault – le metteur en scène -, traite avec intransigeance du dénuement existentiel.

Et le spectacle Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamletde Bernard-Marie Koltès, mis en scène par Morgane Fourcault, ne manque pas de punch ni de poésie, entre humour, dérision mais aussi souffle vif de révolte d’une jeunesse sincère.

Un oncle meurtrier devenu roi  – Mohamed Rouabhi s’amuse dans ce rôle de félon -, une mère incertaine à souhait – belle tenue et dignité de Julie Pouillon -, et

Hamlet, fils tendu  – Selim Zahrani avance, grimpe et saute tous les obstacles.

Quant à Ophélie, l’amoureuse éconduite, entre folie et mort, c’est Morgane Fourcault qui s’amuse des fleurs cueillies, des reflets de lumière qui simulent un cours d’eau et des bougeoirs dont les flammes tremblent par-delà les fenêtres et la pluie qui tombe.

Crédit photo : Victor Tonelli

Conseil de classe et Roi du silence, écriture, mise en scène et jeu de Geoffrey Rouge-Carassat, avec le soutien du Jeune Théâtre National (JTN)

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Or, pour filer la métaphore scolaire, s’impose le spectacle Conseil de classe, dont l’écriture, la mise en scène et le jeu reviennent au talent de Geoffrey Rouge-Carrassat – niaque, détermination, volonté d’en découdre et de jouer avec le feu.

A l’intérieur du Garage, le dénuement d’une salle de classe avec tables et chaises, dont le régent est un enseignant, le maître ultime d’élèves absents et en déroute. Ces élèves pourraient être les spectateurs que nous sommes et qui assistent comme par inadvertance à un cours de collège dont la teneur culpabilisatrice accuse.

Un face à face franc et abrupt, rude et honnête, qui ne plus fait plus l’impasse ostentatoire sur les non-dits, les implicites, les refus ou détournements d’aveux. L’enseignant clame haut et fort ce que l’autre ne désire pas entendre, qu’il tient serré en soi – des vérités si justes mises au jour une fois pour toutes – violence et clarté.

Elève turbulent et indiscipliné, élément perturbateur en rupture de cohésion « sociale » ou scolaire, chacun peut le devenir, et le maître d’abord, qui n’hésite pas à rabrouer et à malmener la conscience de ceux qui distillent le désordre assumé.

Aussi les rôles s’inversent-ils et n’est plus maître du jeu qui croyait l’être mais le professeur indigné se révoltant avec fracas jusqu’à se métamorphoser en dompteur.

Figure rayonnante à la Michael Jackson dont la silhouette gracile et la chevelure libérée affirment un être-là existentiel, Geoffrey Rouge-Carassat enfile sa veste rouge de dompteur scintillant, faisant feu et théâtre de tout bois, renversant les tables et les chaises pour que le fauve prenne sa place royale dans un cirque improvisé.

Et le dompteur de s’amuser, de s’émouvoir et de prendre plaisir à la situation : donner ainsi des noms d’oiseaux et d’autres animaux étranges à ses interlocuteurs – un euphémisme pour les insulter gentiment, les injurier avec malice et même les outrager facétieusement. Le comédien metteur en scène révèle en même temps dans la liste érudite qu’il a choisie une sensibilité littéraire de belle manière.

Soit une belle présence scénique – mouvements assurés avec brio, panache et assurance extravertie – qui en même temps épouse la maturité et la profondeur du propos. Le personnage qui incarne l’autorité est capable aussi de se projeter – rareté – dans l’intériorité de ses « adversaires » muets, faisant le rapt d’une parole tue.

On retrouve ces mêmes qualités théâtrales dans un second spectacle Roi du silence par le même auteur, comédien et metteur en scène Geoffrey Rouge-Carassat – une restitution d’écriture en devenir au cours de la résidence précédant le festival.

L’interprète de Roi du silence n’est plus un professeur de collège mais un fils qui règle ses comptes avec une mère qu’il sait ne pas accepter sa différence jamais dite.

Pour décor, une grande table de bois familiale avec à son bout, une multiplicité de papiers d’écriture filiale, et à l’autre, une batterie en vrac de couvercles de casseroles, un matériel de métal qui provoque forcément des soubresauts sonores.

Le fils fait ainsi entendre à sa mère des vérités qu’elle a refusé d’affronter. Non seulement, ce fils parle de lui intimement mais il prend aussi bien la place de sa mère qu’il incarne avec subtilité – distordant son corps élégant sur des talons hauts -, une présence mobile s’emparant des certitudes maternelles pour les mettre à mal.

La langue de Geoffrey Rouge-Carassat est tissée d’intonations à la Lagarce ; elle va plus loin dans sa résonance car elle se saisit de la parole de ceux qui se taisent.

 

Langue fourche de Mario Batista, mise en scène et jeu de Matéo Cichacki

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Autre spectacle éloquent, Langue Fourche, sur un texte de Mario Batista, mis en scène et interprété par Matéo Cichacki : le monologue retient l’attention par l’âcreté d’une langue noueuse et rustique, décidément rugueuse et dérangeante.

Un soliloque de misérable qui donne à entendre ce qu’il a dans le ventre, le sentiment de n’avoir jamais été à l’aise dans l’expression de ses deux langues – la langue maternelle de laquelle il s’est échappé pour « monter » dans une langue d’accueil.  Rien de plus pernicieux : nulle langue n’est « accueillante » au sens symbolique du terme, encore moins celle de sa naissance et de sa propre mère.

L’humanité du laissé-pour-compte semble s’amenuiser mais il en a aussi conscience car pouvoir parler enfin revient à exorciser un silence meurtrier qui le tue davantage.

L’homme qui parle et mange – morceau de pain sur le pouce et verre de vin rouge – est incapable de communiquer avec quiconque, seul, désespérément isolé. Flou identitaire de celui qui a quitté son pays et les siens, échangeant  une condition malheureuse pour une autre, un monde intérieur de souffrance et de sacrifice.

Similarité du destin des migrants qui ne semble pas si éloigné de la condition douloureuse et du sentiment de dégradation du parleur de Langue fourche.

Le monologue est tissé de langage cru, d’images heurtées et d’expressions hachées : la vie de celui qui s’exprime est striée de coupures et de ruptures, ce qui fait que sa parole exprime avec une force décuplée le poids de la misère du monde.

Ainsi, le Festival de Villerville fait goûter à son public la saveur percutante d’un très bon cru car, à travers les spectacles présentés et les artistes conviés, la manifestation prend toute la mesure d’une génération de théâtre dont les préoccupations et les enjeux dramatiques sont clairement constitués et articulés.

Reste la vision essentielle d’un plateau scénique brut, une scène où s’entend l’expression éclairée d’une langue, entre regard esthétique et engagement politique.

Véronique Hotte

Un Festival à Villerville 20018  Calvados – sur la Côte Fleurie – entre Trouville et Honfleur – du jeudi 30 août au dimanche 2 septembre 2018

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