Le Fracas du temps de Julian Barnes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (précédemment paru au Mercure de France), Folio N°6426, 256 pages, 7, 25 €

Le Fracas du temps de Julian Barnes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (précédemment paru au Mercure de France),  Folio N°6426, 256 pages, 7, 25 €

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Dans la Russie de Staline, un trait de plume du tyran vous condamne à mort et fait disparaître votre œuvre. Quand le jeune compositeur au succès international Dmitri Chostakovitch (1906-1975) découvre dans la Pravda son prétendu « déviationnisme élitiste et bourgeois », il comprend les menaces qui pèsent sur lui et sa famille.

La conséquence d’une telle accusation est désormais pour lui une existence tiraillée entre la crainte permanente du pouvoir, l’instinct de survie et la quête de la liberté.

« …  Voici donc où en est venue l’Histoire. Tant d’efforts et tant d’idéalisme et d’espoir, de progrès et de science, d’art et de conscience, pour finir ainsi, avec un homme qui se tient près d’un ascenseur, une mallette à ses pieds contenant des cigarettes, quelques sous-vêtements et de la poudre de dentifrice ; qui se tient là debout et attend d’être emmené. »

Telle est la posture nocturne récurrente de Dmitri Chostakovitch qui s’attend à être arrêté d’un instant à l’autre puisque son protecteur, amateur d’art et de musique, le Maréchal Toukhatchevski, accusé de complot par Staline, a été arrêté puis exécuté.

Tenu de protéger sa famille et ses proches, il se doit d’être calme mais il s’affole pourtant et brûle tout ce qui pourrait le compromettre. Or, une fois étiqueté « ennemi du peuple » ou « complice d’un assassin connu », tout est compromettant.

« Qui pouvait savoir ce que croirait l’avenir ? Nous attendons trop de l’avenir – en espérant qu’il démentira le présent. »

Chostakovitch n’a pas adhéré au Parti et ne le fera jamais, pense-t-il. Une part de lui croit au communisme, si l’alternative en est le fascisme. « Mais il ne croyait pas à l’Utopie, à la perfectibilité du genre humain, au façonnage de l’âme humaine… »

Il se souvient de sa déception du voyage à New-York, faisant partie de la délégation soviétique. Il espérait rencontrer le plus grand, Igor Stravinsky, qui ne sera pas présent, un tel geste contrevenant à toutes ses convictions éthiques et esthétiques.

Il se souvient du comportement inélégant des journalistes américains, forts d’une « muflerie enjouée » et d’une « présomption de valeurs supérieures », de leur côté.

Etre russe, c’est être pessimiste, comme le dit Tourgueniev, même si Chostakovitch préfère Pouchkine et Tchékhov, et surtout Gogol. Il ne peut être un Chostakovitch optimiste, une contradiction dans les termes, car si être russe, c’est être pessimiste, les mots Russie soviétique sont contradictoires : « Le Pouvoir n’avait jamais compris cela. Il croyait que, si l’on tuait assez de citoyens, et si l’on mettait les autres au régime de la propagande et de la terreur, l’optimisme en résulterait. »

Que lui reste-t-il pour se défendre ? Le sarcasme est dangereux pour son auteur, reconnaissable en tant que langage du démolisseur et du saboteur. Mais l’ironie – peut-être, parfois, espérait-il – pouvait vous permettre de préserver ce qui avait le plus de valeur à vos yeux, alors même que le fracas du temps devenait assez fort pour faire trembler les vitres. Son fils Maxime, à l’âge de dix ans, à l’école, est contraint de calomnier publiquement son père au cours d’un examen musical.

Le plus important pour lui est la musique, la famille, l’amour. Dans quel ordre ?

Mais il est plus révolté par les célèbres humanistes occidentaux qui viennent en Russie dire à ses habitants qu’ils vivent au paradis. Malraux, vantant les mérites du canal de la mer Blanche, ne mentionne jamais qu’il est creusé par des prisonniers qui meurent à la tâche…

« La vie n’est pas une promenade d’agrément », tel est le dernier vers du poème de Pasternak sur Hamlet, et le vers précédent : « Je suis seul ; tout, alentour, se noie dans le mensonge. »

Qu’est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en nous – la musique de notre être – qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l’Histoire. C’était sa conviction.

 L’opéra de Chostakovitch, Lady Macbeth de Mzenska été interdit deux fois, sous Staline et pendant le Dégel : « un fatras en guise de musique ».

Après son autocritique – il a opprimé le musicien pendant le Culte de la Personnalité – le Parti, sous Monsieur Maïs (Kroutchev), a voulu utiliser le compositeur « pour des temps plus heureux à venir ». Président de l’Union des compositeurs de la Fédération de Russie, Chostakovitch adhère au Parti, contraint.

« Son cerveau donnait obstinément une bonne place à ses défauts, ses humiliations, son dégoût de lui-même, ses mauvaises décisions. Il n’aurait voulu se souvenir que des siens mais la corruption et l’impureté de sa mémoire le tourmentaient. »

La Maison du Communisme lui semblait disproportionnée, sans échelle humaine. Elle vous donnait des rêves et des cauchemars et rendait tous craintifs et apeurés.

Le compositeur espérait que la mort libérerait sa musique et la libérerait de sa vie. Il était pris par un doute de soi de vieux.  Et cela peut-être était leur victoire finale sur lui : au lieu de le tuer, ils l’avaient laissé vivre, et, en le laissant vivre, ils l’avaient tué.

Le roman biographique de Julian Barnes – le lecteur étant au plus près de la conscience lucide et douloureuse du personnage – est vif et captivant.

Véronique Hotte

Le Fracas du temps de Julian Barnes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (précédemment paru au Mercure de France),  Folio N°6426, 256 pages, 7, 25 €

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