Littoral, texte de Wajdi Mouawad (Editions Actes Sud-Papiers), mise en scène et scénographie de Simon Delétang Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher – Bussang – été 2018 –

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

18072307272624230815819698.jpg

 

Littoral, texte de Wajdi Mouawad (Editions Actes Sud-Papiers), mise en scène et scénographie de Simon Delétang – Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher – Bussang – été 2018

 « Nous ne sommes rien, c’est ce que nous cherchons qui est tout. »

La pensée de Hölderlin (Hypérion) est écriteen exergue à la préface de Littoralde l’auteur Wajdi Mouawad, et pareillement, sur le rideau de scène inventif du concepteur qui monte cet été la pièce à Bussang, à savoir Simon Delétang, le nouveau et vaillant directeur du Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher.

Pour l’auteur libano-québécois, Littoral est l’histoire d’un fils qui voudrait enterrer la dépouille de son père. Il retourne au pays ancestral, l’occasion de vraies rencontres et d’une réflexion vive sur le fondement même de son existence et de son identité.

La rencontre – ouverture à l’altérité et partage – scande l’œuvre de Wajdi Mouawad, tendue par « ce besoin effrayant de nous extraire de nous-mêmes en permettant à l’autre de faire irruption dans nos vies, et de nous arracher à l’ennui de l’existence. »

Littoral  explore d’abord le lien au père – une enfance préparatoire à la maturité -, un lien significatif puisqu’il est interprété par le père du metteur en scène, Jean-Noël Delétang, comédien amateur parmi douze autres et au côté de six professionnels.

Conciliant, revenu de tout et de cette vie qui lui a été prise, le père s’exprime encore.

Les dix-huit comédiens – une rangée nombreuse – entonnent pour le prologue un chant orthodoxe grec aux consonances lointaines des îles de Sicile et de Sardaigne.

Simon Delétang incarne le père adulte près d’un père authentique plus âgé – le sien et celui du protagoniste Wilfrid, narrateur d’une quête existentielle universelle, pendant que le père jeune est joué par le comédien amateur Baptiste Delon.

La multiplicité miroitante de ces figures dessine la succession variée des repères patriarcaux – collier de pères marquant une ligne du temps qui court vers l’avenir. Comment le fils n’éprouverait-il pas de difficulté à trouver sa place  dans ce temps ?

D’autant que se mêlent les morts au peuple des vivants, le père défunt est non seulement présent dans la conscience du personnage mais sur la scène. Et pour décor, la fresque horizontale d’un Christ gisant, une peinture de Philippe de Champaigne reproduite en miniature sur le panneau d’où parle Wilfrid, face au juge.

La présence de ce corps meurtri – Le Christ mort couché sur son linceul -rappelle la capacité du monde et des hommes à blesser les autres – allégorie de toutes les souffrances endurées et de la mémoire implicite des peines et des misères.

Anthony Poupard joue Wilfrid – fils insatisfait, troublé et bousculé par la disparition paternelle qu’il n’attendait pas -, convoquant ses proches pour pouvoir enterrer le mort auprès de sa mère défunte, affrontant la haine familiale nourrie pour le père.

Le comédien amateur Martial Durin est un Oncle Emile juste, au pouvoir abusif.

Un pan latéral du rideau de la fresque se soulève, et comme la page d’un livre qu’on tournerait, les souvenirs affluent, les scènes du passé ressurgissent : là-bas, la rencontre parentale amoureuse et la mort maternelle à la naissance du nouveau-né.

Décidé et enjoué malgré les circonstances funèbres, le comédien assène son discours avec force et vivacité – un brio verbal dont le rythme vif éblouit le public. A ses côtés, le chevalier Guiromelan, sauveur et guide salutaire dans les situations difficiles, incarné par Emmanuel Noblet, apporte sa note ludique, un double amusé dévolu aux seuls jeux enfantins – moto miniature et envol magique dans les airs.

Une équipe comique de tournage filme des scènes éloquentes, munie d’un matériel artisanal de jouets en carton-pâte, non de caméras coûteuses. Un sourire en coin pour l’engouement excessif des scènes actuelles pour le tout technologie et cinéma.

Il revient au fils de partir au pays de ses ancêtres pour honorer sa promesse initiale.

« Où va-t-on ? », demande le père. « Je te ramène au pays », répond Wilfrid.

C’est alors que s’ouvre le mur du lointain du théâtre de bois et qu’apparaît la forêt éclairée de Bussang, feuillue et escarpée que père et fils foulent de leurs pieds.

Image de rêve paradisiaque au milieu d’une nature que l’homme n’a pas touchée.

Dans la seconde partie du spectacle, Là-bas, les spectateurs découvrent une scène dépouillée qui s’ouvrira de temps à autre sur le vaste espace forestier des Vosges.

Un territoire propice à l’errance ; les acteurs venus de continents divers – rappel de l’actualité dramatique des migrants, nos contemporains – marchent sur le plateau selon un mouvement circulaire, répétant à l’infini des pas qui mènent au bout de soi.

Villages, montagnes et mer, Simone – belle voix de Houaria Kaidari – chante dans la nuit sa colère de voir ainsi les hommes se perdre dans la guerre, et répète tel un leitmotiv sa vision constructive : « A la croisée des chemins, il peut y avoir l’autre. »

Et ils sont tous là, les orphelins de la terre, les oubliés de l‘égoïsme planétaire : le sage et aveugle Wazâân (René Bianchini), Amé (Ali Esmili), Sabbé interprété par Richard Mahoungou, conteur et réfugié congolais, Massi (Ousmane Soumah)…

Joséphine qui apprend les noms des morts par cœur afin que nous en gardions le souvenir – cahiers de villages et bottins de villes-, est interprétée avec aplomb par la fougue et la foi scénique de Mathilde-Edith Mennetrier : « Tous ces noms ! La plupart sont partis ou morts et personne ne sait plus où ils sont ! Tant de gens ont brûlé dans cette guerre, il ne restait plus que leurs cendres, alors leur nom… »

 Littoral correspond à nos temps présents immédiats – le titre évocant les migrations en cours, les allers parfois sans retour de tous les déplacés de la terre. Le rivage entre terre et mer donne le rythme, la persistance de la vie qui va, en dépit de tout.

Et si, dans les années 1990/2000, Littoral traitait déjà de notre temps, la mise en scène de Simon Delétang apparaît aujourd’hui comme pertinente et judicieuse.

Un travail de théâtre sincère à teneur poétique et ludique, politique et humaniste.

En même temps, les dimanches 22, 29 juillet, 5, 12 et 19 août à 20h, le maître des lieux Simon Delétang met en scène Lenzde Georg Büchner dans la traduction de Georges-Arthur Goldschmidt qu’il interprète lui-même, selon un chemin personnel.

Simon Delétang est parti de Bussang à pied pour rallier Waldersbach, commune de montagne où habitait le pasteur Oberlin qui hébergea Lenz, à la fin du XVIII é siècle.

Marchant toute la journée, accueilli sur l’itinéraire par les randonneurs du club vosgien, le directeur du Théâtre du Peuple a joué tous les soirs dans un lieu autre – chapelle ou église. Cette tournée Par les Villages sera reprise l’année prochaine pour d’autres directions à travers le Parc naturel régional des Ballons des Vosges.

Travaux pratiques et manière insolite de réévaluer la place de la nature et de l’art. Et s’appliquer en même temps à ouvrir le théâtre à des stages non seulement pour comédiens amateurs mais pour comédiens professionnels, au plus près de la nature.

A noter encore pour l’été à Bussang, les Molière de Vitezdans la mise en scène de Gwenaël Morin – tradition irrespectueuse du théâtre de tréteaux et énergie de la jeunesse -, du 21 juillet au 18 août, en semaine à 20h, L’Ecole des femmesle mardi, Tartuffe ou l’imposteur le mercredi,Dom Juan ou le festin de pierre le jeudi, Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux le vendredi, et le samedi à 14 h, l’intégrale.

Le souffle convivial de Bussang n’échappe pas au public qui apprécie l’exigence qui lui est due, ainsi cette invitation au voyage épique, poétique et politique de Littoral.

Véronique Hotte

Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher, rue du Théâtre 88540 Bussang, du 14 juillet au 26 août. Tél : 03 29 61 50 48

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s