L’Avalée des Avalés, d’après le roman de Réjean Ducharme, mise en scène de Lorraine Pintal (Théâtre du Nouveau Monde Montréal)

Crédit photo : Yves Renaud

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L’Avalée des Avalés, d’après le roman de Réjean Ducharme, mise en scène de Lorraine Pintal

« La vie ne se passe pas sur la terre, mais dans ma tête. La vie est dans ma tête et ma tête est dans la vie. Je suis englobante et englobée. Je suis l’avalée de l’avalé. »

L’Avalée des Avalés est la première œuvre du québécois Réjean Ducharme (1941-2017), publiée par Gallimard en France, l’ouvrage ayant essuyé un refus au Québec. Le roman, nommé pour le Prix Goncourt en 1966 a reçu le prix du Gouverneur général : poésie ou théâtre de langue française pour l’année 1966.

Etrange fillette que cette fameuse Bérénice Einberg de L’Avalée des Avalés que met en scène avec à-propos Lorraine Pintal. Le personnage principal est aussi conteuse de son histoire, témoignant d’une lucidité précoce – tellement vivante et vibrante.

Bérénice a la sensation, quand elle se présente aux spectateurs, d’être avalée par tout ce qui l’environne – physiquement et mentalement. Elle s’imagine soit tomber dans le vide de son ventre où elle étouffe, soit suffoquer en scrutant la vie alentour :

« Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée: il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit ».

La langue québécoise à travers laquelle s’exprime l’héroïne volubile est puissante, inventive, tournoyant sur elle-même, créant des images et des métaphores à n’en plus finir, un ballet verbal, un bouquet de mots stimulés par une ivresse naturelle, avant de repartir et s’envoler encore sur des chemins inouïs de la langue française :

« Je veux voguer sur des continents et des déserts. Je veux venir à bout des abysses et des pics. Je veux bondir d’abîme en sommet. Je veux être avalée par tout, ne serait-ce que pour en sortir. Je veux être attaquée par tout ce qui a des armes. »

Aux côtés de son frère bien-aimé, Christian, qui rêve de devenir lanceur de javelot, la locutrice est empêchée de vivre heureusement sur l’île des Sœurs dans la banlieue de Montréal : les enfants sont au cœur du conflit conjugal parental. Particulièrement lucide, elle est encline à suivre la fantaisie de ses rêves et de ses songes à travers des jeux de langage insolites et salutaires – une immunité contre l’ennui des jours.

« Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. »

Bérénice est éduquée dans la foi juive paternelle et Christian dans la foi catholique maternelle, et les parents instrumentalisent les enfants pour tenter de blesser leur conjoint. De là, l’amour sans limites de Bérénice pour Christian auquel elle écrit des lettres dithyrambiques, interceptées par leur père, Mauritius Einberg.

La fillette éprouve le même engouement pour ses amies Constance Chlore et Gloria.

Pour la punir et mettre fin à cet amour rebelle et démesuré, le père envoie Bérénice en pension à New York chez un oncle autoritaire et juif très orthodoxe, et enfin en Israël, où l’action se termine tragiquement en plein cœur du conflit armé.

La prose poétique de Ducharme est portée par la verve, l’allant et l’emballement rythmé de la comédienne vive et vivace, éternellement juvénile, Sarah Laurendeau

La manipulation parentale – ses souffrances imposées – se fait jalouse de ses prérogatives d’adultes, dans l’ignorance des sentiments et du bien-être des enfants. Les mensonges des grands dispensent une violence éprouvée par les plus jeunes :

La jeune fille est sage avant l’heure, elle sait que l’étoffe des jours est changeante, entre gaieté et dépit : « Il ne faut pas avoir vécu bien longtemps pour pouvoir tirer de justes conclusions à propos du bonheur … On fait l’effort de s’en ficher, quand on est sage, quand on vit sa vie, Les alternances de joie et de tristesse sont un phénomène incoercible, extérieur, comme la pluie et le beau temps, comme les ténèbres et la lumière. On hausse les épaules et on continue. Fouette, cocher ! »

La scénographie de Charles Binamé pétille d’imagination pour révéler à la lumière les tableaux successifs du parcours de la protagoniste, de petits cadres magiques selon la directrice artistique Lorraine Pintal – une boîte qui donne vie à des instants de rêve éveillé, entre théâtre d’objets et de marionnettes auxquelles s’essaient les comédiens Sarah Laurendeau, mais aussi Benoît Landry et Louise Marleau.

Belle armoire de poupée aux battants mobiles, petits chapeaux festifs et échelle de bois, sous les chansons poétiques de l’auteur mises en musique par Robert Charlebois.

Un conte philosophique scintillant comme un joyau scénique ancré dans l’actualité contemporaine, et qui, au-delà d’une fin sombre, déplie une foi irrésistible en la vie – une volonté de résister, quoiqu’il arrive, pour sauver et l’existence et le monde.

Véronique Hotte

Avignon Festival OFF, Le Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol 84000 – Avignon, jusqu’au 29 juillet à 12h50, relâches les 18 et 25 juillet. Tél : 04 32 76 02 79

Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs 75001 Paris, du 6 novembre au 8 décembre 2018 à 19h30. Tél : 01 42 36 00 50

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