Kitchen Blues, Rhapsodie électro-ménagère, texte Jean-Pierre Siméon (Femmes en face d’un homme silencieux – Editions Les Solitaires intempestifs), mise en scène, Clémence Longy

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Kitchen Blues, Rhapsodie électro-ménagère, texte Jean-Pierre Siméon (Femmes en face d’un homme silencieux – Editions Les Solitaires intempestifs), mise en scène, Clémence Longy, jeu Clara Simpson

 Un jeu, un défi, un exercice, l’auteur Jean-Pierre Siméon décide, à la manière de Beckett, qui, quand bon lui semble, écrit directement en français, de produire un monologue directement tracé en anglais, inspiré de Yeats, de Synge et de Beckett.

A partir de ce matériau initial dédié à la comédienne Clara Simpson d’origine irlandaise, le poète compose un ensemble kaléidoscopique de sept monologues – « minilogues » en vers libres qui relèvent de la parole de sept personnages féminins.

Et l’auteur décide de proposer une version française de sa composition polyphonique – une harmonie de correspondances et de contrastes -, un jeu d’aller-retour efficace.

De drôles de dames pour de drôles de drames, des comédies mi-figue mi raisin : en tout cas, s’imposent d’étranges figures facétieuses, énigmatiques, malicieuses, un rien inquiétantes et ludiques qui n’hésitent pas à jouer avec l’autre auquel elles s’adressent – l’homme, le mâle, l’époux, l’employeur, le prêtre, le juge … – autant qu’elles le feraient avec elles-mêmes : « Je ne suis pas un reflet dans la vitre. »

Elles sont toutes sur le départ, s’apprêtant à quitter l’usurpateur ou le dominateur silencieux, qui ne rétorque rien – une partie adverse sans nulle argumentation ni défense circonstanciée. Et la femme soumise à un fantôme viril ou à quiconque se voit confinée dans ses appartements, une cuisine attenante à un salon avec fauteuil.

Mais à travers ces figures féminines entravées, la femme au foyer est devenue rebelle en sa solitude – un isolement quotidien – et recèle la capacité de s’échapper d’une réclusion symbolique obligée : elle s’invente en dames successives à la fois merveilleuses et inquiétantes, fées ou sorcières, assumant son émancipation morale.

Jean-Pierre Siméon parle judicieusement à ce propos d’« une fenêtre ouverte sur un instant volé de la vie de cette femme » – imagination prolixe et conscience politique.

Malice et humour pétillants, Clara Simpson s’amuse de ses multiples prestations scéniques, transformations à vue et déguisements fanfarons près de son vestiaire.

Au départ, classique, rigide et pincée dans son fauteuil éclairé d’un lampadaire, portant un tailleur en tweed « very british », et sur la tête, un oiseau empaillé pour chapeau loufoque, elle va peu à peu se dégager de ses vêtements trop collet-monté. Libre de ses mouvements, elle détache ses cheveux, revêt des atours plus souples :

« J’adore mon mari j’y suis habituée à mon avis l’habitude est le bon chemin pour l’amour. » L’atmosphère de l’espace privé relève du polar : bruits d’orages, battements de pluies intenses, éléments incongrus de fantastique avec le micro-onde qui s’allume et des lumières qui fusent ou bien s’éteignent arbitrairement, grincements de portes, perceptions sonores de mouvements aléatoires improbables :

« Tout dépend de l’humeur et j’étais d’humeur pluvieuse inexplicablement. »

L’actrice fait feu de tout bois, de la gravité au burlesque des situations, délivrant une tendresse infinie, une belle humilité et un goût fort du jeu; elle persiste dans un entre-deux presque clownesque, de la réalité à la fiction, du pragmatisme au rêve.

La metteure en scène Clémence Longy a saisi la poésie de l’enjeu théâtral, par-delà les échecs essuyés, mettant à distance les ratés d’une vie empêchée pour mieux en rire librement et s’en démettre, et ne reste que l’essentiel, la beauté de l’existence.

Véronique hotte

 Festival Avignon OFF, Le Train bleu, 40, rue Paul Saïn 84000 Avignon, du 6 au 28 juillet – 10h les jours pairs. Tél : 04 90 82 39 06

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