Les Préjugés – Fake de Marilyn Mattei et  Le Préjugé vaincu de Marivaux, mise en scène de Marie Normand

Crédit photo : V. Jamis

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Les PréjugésFake de Marilyn Mattei et  Le Préjugé vaincu de Marivaux, mise en scène de Marie Normand

Jeu souple et physique d’acteurs enjoués, emballés par leur affaire scénique et joyeusement motivés – quatre jeunes gens et un adulte confirmé qui supervise les enjeux -, tous sont heureux d’en découdre avec un texte contemporain, comme avec la comédie de Marivaux qui suit ; ils s’en donnent à cœur joie sur le plateau de théâtre de Marie Normand qui accomplit cette belle mise en scène des Préjugés.

Facéties de la jeunesse et de la maturité, figures cabotines, malices, clins d’œil à volonté jetés en direction du public et plaisir fanfaron pour les interprètes enclins à s’amuser et à se moquer en provoquant librement le personnage sur lequel tel autre a jeté son dévolu, sans se l’avouer lui-même clairement, enfin primauté évocatrice des corps acrobatiques qui tiennent haut le col de la langue exigeante de Marivaux.

Le Préjugé vaincu, comédie de 1746 en un acte et en prose de Marivaux, fait appel à un ressort d’intrigue, le préjugé de naissance – un élément neuf de critique sociale. Angélique, fille du Marquis, aime Dorante, bourgeois fortuné qui l’aime, mais celle-ci ne veut pas consentir à une mésalliance qui lui semblerait déroger à sa condition.

Elle se confie à sa suivante Angélique qui mène la danse festive – parler d’un patois banlieusard de Saint-Ouen et Montmorency des XVII è et XVIII è siècles, et fille d’un simple procureur fiscal -, amante consentante de L’Epine, le valet coquin et amusé de Dorante : elle ne veut pas non plus déroger à sa condition, même modeste.

Calculateur, Dorante propose à Angélique de rencontrer un ami bourgeois et beau parti dont elle se détourne, et quand l’amant lui avoue être ce prétendant, la demoiselle le refuse, s’opposant encore à ce qu’il demande la main de sa sœur. Et

l’orgueil cède enfin devant l’amour, ce qu’avait bien prédit le Marquis clairvoyant.

Près de trois siècles plus tard, la pièce Fake de Mariyin Mattei revient sur les mêmes préjugés non plus de classe exactement, mais de reconnaissance entre jeunes gens, qui entravent pareillement l’éclosion et l’accomplissement du désir amoureux.

Les adolescents d’aujourd’hui « catégorisent » abondamment, « postent » facilement, « affichent » avec grande aisance, « likent » ou non, répandant les rumeurs, telle une traînée de feu, avec photos et documents miracles à l’appui.

Un travail souterrain de mise à l’écart, d’exclusion et de rejet des plus efficaces.

On n’ose plus aimer celle « affichée » par tous pour telle raison honteuse inventée, ou celle que personne ne voit, discrète, et vue fallacieusement comme inexistante, alors qu’on n’en pince pas moins pour elle, justement à cause de cette étrangeté.

La pièce contemporaine précède la représentation classique de Marivaux, comme pour aiguiser l’appétit, or le public apprécie les plats dès les premiers amuse-gueule.

D’un temps l’autre, les mêmes barrières et obstacles – fausses idées que l’on se fait aveuglément de la vie, des êtres et des jours qui passent, sans aller plus avant.

La leçon est pertinente, et les comédiens saillants sur la scène– Ulysse Barbry, Bruno Dubois, Martin Lenzoni, Clotilde Maurin et Apolline Roy -, comme le public attisé de la salle, passent un bon moment que les uns et les autres n’oublient pas.

La scénographie de Sarah Dupont ajoute au plaisir théâtral, affichant un esprit ludique de salle de classe aux murs clos, avec parois, portes qu’on ouvre et qu’on ferme, portes vitrées transparentes – tous sont vus ou non vus, cachés puis trouvés -, les trappes miniaturisées improbables apparaissent sans qu’on ne s’y attende.

Les corps jubilent, les acteurs dansent et donnent à la langue savante et sinueuse de Marivaux la verve voulue, la prestance souhaitée et le goût acidulé attendu. Vous avez dit théâtre ? Oui, du théâtre vivant qui se donne sans réserve en tant que tel.

Véronique Hotte

Festival OFF Avignon, La Caserne des Pompiers, 116 rue de la Carreterie, du 7 au 23 juillet 2018,  à 17h15 – relâche les 10 et 17 juillet. Tél : 04 90 01 90 28

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