Le Grand Théâtre d’Oklahama, texte librement inspiré des œuvres de Franz Kafka, mise en scène de Madeleine Louarn et de Jean-François Auguste

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Le Grand Théâtre d’Oklahama, texte librement inspiré des œuvres de Franz Kafka, mise en scène de Madeleine Louarn et de Jean-François Auguste

 Kafka est un juif pragois de langue allemande, né dans un espace de conflits, construit hiérarchiquement : domination politique, sociale, symbolique et linguistique de la population allemande à laquelle s’opposent les revendications des nationalistes tchèques. Les populations juives rallient la bourgeoisie germanophone sans en être.

Appartenant à la fois à la culture dominante et à une minorité menacée, l’écriture de Kafka est marquée par une double appartenance : l’attrait pour les formes populaires du fantastique et du conte, et une grande exigence littéraire.

Impératifs contradictoires, impossible appartenance à un groupe, sensibilité et révolte, quête de la vérité et exploration des mécanismes sociaux aliénants.

Sentiment honteux d’être dominé, recherche de reconnaissance, acceptation d’une place subalterne comme d’un traitement de faveur. L’œuvre kafkaïenne laisse sourdre non pas la révolte, mais l’acceptation, la soumission.

La fonction même de narrateur est interrogée à travers humour, ironie et satire : Kafka dénonce dans le récit ce rôle naturaliste auquel le lecteur ne doit pas s’identifier : la littérature est un lieu d’émancipation armant l’auteur et le lecteur.

Le Grand Théâtre d’Oklahama est le titre donné par Max Brod au dernier chapitre du roman inachevé de Franz Kafka, Le Disparu (Amerika, 1927)– le dénouement du parcours du protagoniste Karl Rossmann.

Le lecteur suit Karl depuis son arrivée sur les côtes américaines, après avoir été banni de chez lui. Le trajet du jeune homme est une progressive descente de l’échelle sociale. D’abord recueilli par son oncle sénateur et homme d’affaires, il  est jeté sur les routes et travaille comme liftier au Grand Hôtel Occidental, puis finit par être engagé comme domestique par une cantatrice énorme et tyrannique, Brunelda.

Le Grand Théâtre d’Oklahama arrive, la promesse d’un monde meilleur pour Karl :

« Sur le champ de courses de Clayton, on embauchera aujourd’hui de six heures du matin à minuit pour le théâtre d’Oklahama. Le grand théâtre d’Oklahama vous appelle ! Il ne vous appellera qu’aujourd’hui ; c’est la première et la dernière fois ! Qui laisse passer cette occasion la laisse passer pour toujours ! … Rêvez-vous de devenir artiste ? Venez ! … Mais hâtez-vous de vous présenter. Avant minuit !…  »

 Or, ce théâtre est une réplique de la société qui ne fait que l’humilier sous couvert de bienveillance. L’étrangeté et l’angoisse s’installent au cours du récit. Arrivé premier, et engagé le dernier, Karl est placé au bas de la hiérarchie sociale : agent à la technique. Quand on lui demande son nom, il répond Negro, s’assimilant à toutes les victimes de l’oppression – une communauté de condition et de classe. Mais il ne s’en réjouit pas moins – assujetti et dominé – et monte sans bagages dans un train en partance pour Oklahama. Le rôle de Karl est tenu par Guillaume Drouadaine.

La compagnie du Théâtre de l’Entresort de Madeleine Louarn et Jean-François Auguste s’est créée autour d’un atelier théâtre au sein d’un Esat (Etablissement et service d’aide par le travail), un projet avec des hommes et femmes de la structure.

Les acteurs jouent des personnages appartenant au Grand Théâtre, demandeurs d’emploi ou employés de son administration, suivant aussi leur propre loi. Tous accèdent à un emploi – hôtesse d’accueil, lingère, liftier, soutier ,..

Rougeaud (Tristan Cantin) est un singe devenu artiste, le portrait fantastique d’un être à la fois fier et triste, et qui reproduit, en tant qu’imprésario,, le mécanisme de l’aliénation sur l’Artiste du Jeûne (Jean-Claude Pouliquen), exhibé comme une attraction, lui qui se voulait artiste pourtant mais cherche à disparaître encore plus.

Sylvain Robic interprète le Directeur et les rôles d’autorité de l’administration du Grand Oklahama, assez honteux sur son pouvoir abusif mais ne réagissant pas.

Christian Lizet joue le secrétaire et le subalterne, tyrannisant Karl, et porteur d’une étrange chimère, mi chaton et mi agneau, l’allégorie de ses reniements humains.

 Christine Podeur se glisse dans le personnage de conte de Joséphine la Cantatrice. Manon Carpentier représente Fanny, une connaissance de Karl, enthousiaste et déguisée en ange aux ailes majestueuses sur un piédestal élevé, et vantant le numéro fameux de la Chevauchée des rêves du Grand théâtre d’Oklahama.

Narration, musique et chorégraphie, le spectacle invite à pénétrer la nuit éclairée d’un songe étrange d’enfance, animé de personnages féériques et lumineux, portant des robes de ballerines de petites filles  – tissu de tulle et couleurs vives et festives.

Sur le plateau, grâce à la scénographie de Hélène Delprat, des installations mécaniques, une petite guérite de début de siècle qui se déplace et tourne sur elle-même, quelques marches d’escalier de bois, des colonnes, des découpures de gargouilles, d’anges et de démons à l’esthétique gothique ou à la Niki de Saint-Phalle, des acteurs jouant les marionnettes mécaniques, tels des jouets d’enfants, et les lettres lumineuses du Théâtre d’Oklahama décrochées sont tombées à la renverse.

 Les acteurs handicapés de Catalyse vivent sur la scène, présents au récit, à leur discours théâtral et à eux-mêmes, déclamant une parole décidée, esquissant des gestes dansés, jouant allègrement des bras et des mains, dessinant des envols – sauts et arrêts,-, répétant courses et poursuites sur le plateau comme dans un manège -chorégraphie d’Agnieszka Ryszkiewicz et musique de Julien Perraudeau.

Un conte noir d’enfance avec ses figurines colorées et animées, infiniment vivantes.

Les acteurs – tel le personnage kafkaïen qui ne devrait plus s’excuser de sa présence prétendument coupable auprès des autres – dévoilent leur pleine légitimité accomplie.

Véronique Hotte

Festival IN Avignon, L’Autre Scène du Grand Avignon Védène, les 7, 8, 10, 11 et 12 juillet 2018.

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