Iphigénie de Jean Racine, mise en scène de Chloé Dabert

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Iphigénie de Jean Racine, mise en scène de Chloé Dabert

Quand commence sur la scène du Cloître des Carmes la représentationd’Iphigénie (1674) de Racine, mise en scène par Chloé Dabert, le monde entier depuis le port d’Aulis en Béotie est rivé à la décision du roi Agamemnon qui doit, selon les prédictions du devin Calchas, livrer en sacrifice sa fille Iphigénie pour qu’un vent salutaire gonfle enfin les voiles de la flotte grecque arrêtée, en partance pour Troie.

La Guerre de Troie travaille à rendre Hélène à Ménélas, le frère d’Agamemnon.

Aussi reconnaît-on de la tragédie Iphigénie, inspirée de la pièce d’Euripide (480 environ – 406 avant J-C) Iphigénie à Aulis, les belles figures féminines raciniennes à l’aura tragique, grandes âmes impuissantes qui se confondent en plaintes et déceptions, retours amers sur soi, entre atermoiements, gémissements et silences.

Or, la jeune fille réservée, déterminée et pliant sous la loi paternelle, ne se plaint pas.

Iphigénie à laquelle on cache l’arrêt fatal dispensé par l’oracle et qui la concerne puisqu’il n’est autre que sa mise à mort sacrificielle, don d’une vie offert aux dieux – représente au XVII é siècle classique l’image de la vertu à travers une figure de femme menacée, obligée à la soumission de soi pour le bien des hommes.

Face à l’injustice et à la cruauté, le monde alentour n’est qu’atrocité et barbarie, et la victime expiatoire désignée ne libère qu’une immense propension à la tendresse. Ainsi, la tragédie se réduit esthétiquement à un combat qui ne peut s’épuiser, plaçant en porte-à-faux toutes les prétendues gloires des rois – telle celle d’Agamemnon, bafouée, méprisée et mise à mal, profondément vidée de toute dimension humaine.

Prime la victoire de la violence de l’homme faite à l’homme – et plutôt à la femme -, quels que soient les prétextes religieux revendiqués, les argumentations fallacieuses.

Sous couvert de religion et de rites rendus aux instances morales supérieures, ne subsistent qu’instinct et bestialité, qualités intrinsèques à la nature humaine tendue indéniablement par une énigmatique puissance incontrôlable, si l’on n’y prend garde

Désir de posséder et de détruire, de blesser et de soumettre le roi Agamemnon et la reine Clytemnestre à travers leur propre fille Iphigénie, tandis qu’aux côtés de celle-ci, Eriphile, captive d’Achille, l’amant d’Iphigénie, se meurt d’amour pour celui-ci.

  Or, ne s’impose non plus la passion amoureuse mais l’ambition des élites jalouses et inquiètes dans leur capacité politique et militaire à dominer le monde et à en être les maîtres exclusifs – leurs appétits médiocres ouverts à tous les petits arrangements.

Nul orgueil dès lors, mais dureté, sécheresse de sentiment et honte mauvaise. Nulle pensée réflexive argumentée, nulle tendresse reconnue ; seul, l’instinct du triomphe.

La scénographie de Pierre Nouvel est une plage jonchée de roseaux de mer et de sables au dessus de laquelle un mirador avec ses escaliers de métal surveille l’horizon. Des tentures de campement suspendues entre les voûtes du cloître marquent le territoire militaire d’une armée empêchée depuis trop longtemps.

Yann Boudaud incarne un Agamemnon épuisé et lassé, partagé entre l’exigence des dieux et sa tendresse filiale, douloureux, écartelé entre des décisions incompatibles : il tente de contourner l’oracle et de le déjouer d’abord pour s’en remettre à lui.

Un monument de souffrance, un chef solide d’armée griffé d’humanité.

La voix et la présence acidulée de Bénédicte Cerutti pour le rôle d’Eriphile sonnent profondément juste tandis que Servane Ducorps  pour celui de Clytemnestre dispense sa dimension maternelle d’une sensibilité à fleur de peau.

Olivier Dupuy pour Arcas et Arthur Verret pour  Doris investissent ces figures attendues de la tragédie, réceptives des tourments formulés de leur maître. Julien Honoré joue Ulysse, il fait preuve de la dureté virile qui sied au chef militaire.

Sébastien Eveno pour la figure d’Achille fait montre d’une verve et d’un emportement persuasifs quant au choix de l’amour qu’il fait préexister à sa bataille existentielle.

Quant à Victoire Du Bois, elle incarne une Iphigénie délicate et décidée – vouée à l’amour paternel et donc au bien collectif  de la cité entière – sa raison d’état.

Les alexandrins raciniens composent une musique qu’on se plaît à écouter – un adoucissement sensoriel à l’intérieur d’un monde de « gouvernants » qui, depuis plus de vingt-cinq siècles, n’en finissent pas de mettre sous le joug des proies si faciles à soumettre, pour le prétexte de rituels et de principes religieux ou moraux douteux.

Et si l’installation d’un mirador semble maculer la beauté naturelle du Cloître des Carmes, c’est que les guerres ne peuvent évoquer le confort, le calme et la volupté.

Véronique Hotte

Festival IN Avignon, le Cloître des Carmes, les 8, 9, 11, 12, 13, 14 et 15 juillet 2018.

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