Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo, traduction Mariane Véron et Adélaïde Pralon, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage

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Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo, traduction Mariane Véron et Adélaïde Pralon, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Julien Gosselin, désireux de prospecter dans la caverne des littératures contemporaines, se penche sur la lecture croisée d’œuvres de Don DeLillo – Joueurs, Mao II, Les Noms – matériau lui permettant de tisser une étoffe dont la trame suit les motifs de la violence politique et sociale des années 1970 à 1990.

Rapports de pouvoir entre les forces sociales d’un libéralisme décomplexé, surgissements terroristes, le spectacle évoque l’utopie généralisée des années 1970.

Or, en même temps, l’artisan adaptateur et metteur en scène suit des perspectives éthiques et esthétiques qui lui sont chères – les variations des écritures et des sous-textes, le pouvoir des mots, le rapport inexorable de notre modernité au temps.

Faire à la fois fiction et événement de l’entrecroisement d’œuvres énigmatiques dans un monde éclaté où les flux d’informations alternent avec le temps suspendu.

Les durées de la fiction et du réel se croisent : violence et terrorisme d’un côté, écriture et mise en fiction, de l’autre. Slogans, manifestes, paroles politiques fortes et violence du langage (Les Noms), la discontinuité fait école, inspirée aussi par le cinéaste Jean-Luc Godard dont DeLillo s’est inspiré lui-même pour Joueurs.

Le public assiste à la scène rejouée du train dans La Chinoise de Jean-Luc Godard.

Des bribes de texte apparaissent sur l’écran que le public lit rapidement – des morceaux physiques de littérature contemporaine qui s’ajoutent à l’abondance des images. Extraits de docus de la secte Moon, entre autres, qui soumet par les mots ; marche dans un sous-bois nocturne, un fouillis sylvestre qui cache un prisonnier.

Ainsi, des films sur le plateau, peu de théâtre et trois musiciens live. Fractionnements et étirement du temps – fiction et quotidien -, une dramaturgie brisée et non linéaire.

Dans ce théâtre, peu de jeu scénique et beaucoup de soumission au pouvoir et à la présence de la caméra. Les acteurs ne sont pas vus directement par les spectateurs puisqu’un mur soustrait les premiers au regard des seconds. Les acteurs compensent le peu de leur présence effective projetée sur trois écrans diffusant les images tournées en direct, en proférant leur texte et en le déclamant avec force sur fond musical et sonore appuyé – en dignes messagères et messagers en colère de la modernité.

Sur l’écran, les visages filmés de près pour des personnages fermés à eux-mêmes.

Des scènes d’intérieur intimistes – bureau, appartement -, entre collègues de travail et partenaires sexuels – hétéros et homos. Images d’attentats, trame de polar et fumigènes pour signifier et souligner la confusion des cœurs et des esprits.

Le mur tombe, une partie du spectacle est l’expérience d’un cinéma live. Coupé du public, le plateau est tel un studio de cinéma, et les spectateurs discernent au lointain sur la scène, que cachent à la vue claire de nombreux obstacles – rideaux immenses et vitres transparentes -, les comédiens furtifs suivis de leur cameraman.

Don DeLillo a le mérite de poser les questions géopolitiques de notre temps et de s’intéresser au monde alentour – hors USA , Athènes, Londres, Beyrouth… -, traduisant le mal-être d’individus en souffrance : un sentiment de solitude et d’esseulement, une angoisse existentielle, une insatisfaction foncière, le sentiment amer d’avoir manqué à soi et à sa vérité à l’intérieur d’un temps qui vous échappe.

Dans l’égrainement de ses créations, Julien Gosselin offre à son public de théâtre un nouvel épisode du rapport convivial qu’il a noué avec son collectif depuis dix années.

Avantages et inconvénients, le groupe donne l’impression de se clôturer sur lui-même, quand bien même reste présent, pour la seconde fois, Frédéric Leidgens qui apporte le poids de sa vie – expérience de théâtre et d’existence vécue pleinement.

Les acteurs, de beaux jeunes gens enjoués et impliqués, ne peuvent exprimer dans leur pleine mesure suffisante les épreuves sinueuses des jours qui passent, il leur manque la puissance de repères intergénérationnels nécessaires qui puissent faire jouer les aléas des existences et des temps divers dans un même présent ici et là.

On a l’impression d’assister, entre les moments festifs répétés, à beaucoup de bruit et de fureur, univers de jeunes gens de séries en goguette, alcool et tabac en usage surabondant, oubli de soi et des autres au profit de jouissances minimales furtives.

Véronique Hotte

Festival IN Avignon, La Fabrica, les 7, 8, 9, 11, 12 et 13 juillet 2018.

Le Phénix, Scène nationale de Valenciennes, les 6 et 7 octobre 2018. Théâtre du Nord, Lille, du 14 au 20 octobre 2018. Odéon-Théâtre de l’Europe, Festival d’Automne à Paris, du 17 novembre au 22 décembre 2018.

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