Tragédies romaines, auteur William Shakespeare, traduction Tom Kleijn, mise en scène de Ivo van Hove / Toneelgroep Amsterdam

Crédit photo : Jan Versweyveld

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Tragédies romaines, auteur William Shakespeare, traduction Tom Kleijn, mise en scène de Ivo van Hove / Toneelgroep Amsterdam 

Ivo van Hove propose une saga élaborée du jeu politique – goût du pouvoir et des passions humaines – en rassemblant dans un même spectacle les trois tragédies de William Shakespeare, Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre.

De la même façon que le dramaturge élisabéthain, William Shakespeare, prend appui sur la Rome Antique pour observer les rouages de l’Histoire, le metteur en scène Ivo van Hove s’empare des trois grandes tragédies romaines de Shakespeare pour en révéler, au fil du temps, l’étrange similarité entre les hommes et le pouvoir.

Transformer la société pour son amélioration reste un projet crédible, de la part de Coriolan, Brutus, César et Cléopâtre. Or, des erreurs fatales s’ensuivent, ne serait-ce que l’acte criminel de Brutus à l’encontre de César, un meurtre illégitime par nature.

Et si Shakespeare s’arrête sur les hommes de pouvoir de son temps, Ivo van Hove offre une réflexion politique contemporaine, tous deux à partir de l’Histoire romaine.

Avec Coriolan, commencent les bégaiements de la démocratie, avec Jules Césarl’instauration d’un bipartisme et avec Antoine et Cléopâtre, le monde globalisé.

Pour exposer l’effervescence des stratégies politiciennes, le concepteur s’est entouré des dramaturges Bart Van den Eynde, Jan Peter Gerrits et Alexander Schreuder.

Quant à la scénographie et les lumières de Jan Versweyveld, vidéo comprise de Tal Yarden, elle intègre la vision dramaturgique intense de ces Tragédies romaines.

Le public est invité à pénétrer un centre de congrès, lieu de rassemblement et de débats politiques – un espace d’ultra connexion assumée. Ainsi, sous le toit de ce vaste open space, à côté des petites tables de salon et des canapés luxueux sur lesquels sont invités à s’asseoir les spectateurs, non loin d’un bar pour se restaurer, pullulent les ordinateurs et les écrans géants lumineux, les supports technologiques nécessaires au suivi de la représentation du public invité à se mêler à la proximité des personnages – longtemps – après un temps d’exposition et avant le dénouement.

Les spectateurs consultent sur la scène leurs courriels et le public resté assis plus conventionnellement dans la salle, profite en même temps des infos du moment qui courent sur les prompteurs, défilant selon le temps ultra compressé qui est le nôtre.

Le rouge lumineux des prompteurs fait également le récit des scènes de guerre dont le spectacle est hors scène, remplacé par la musique suggestive du compositeur flamand Eric Sleichim – musique jouée en acoustique liveet en digital, de la percussion symphonique au vibraphone et à la bande magnétique. Jeu de basses qui entre profond dans le corps des spectateurs, troublé, sollicité et impliqué.

De même, la présence populaire de la cité – chœur de citoyens – est minimisée, remplacée par les seuls hommes politiques que l’on voit débattre à longueur de plateaux de studio et de discours sur tous les écrans du monde, du plus petit au plus grand ; caméras en action et micros installés sont les outils identifiables du temps.

A ces hommes qui s’écoutent dire, se joignent des femmes – présentes aujourd’hui.

Des nuances sont notées, selon Ivo van Hove : Coriolan dit toujours sa vérité, Brutus serait davantage tactique et Marc-Antoine laisse libre cours à sa passion amoureuse.

« Quoi, vous tremblez ? Vous avez tous peur ? Hélas, je ne vous blâme pas, car vous êtes mortels… », dit le roi du titre éponyme de Richard III, pièce non conviée, et si expressive du Grand Mécanisme de l’œuvre shakespearienne, selon Jan Kott.

Des trois pièces traitées toutes avec allant, facétie et gourmandise – rythme allègre et soutenu -, dans le contexte des guerres et des assassinats répétés qui se succèdent, la tragédie de Coriolan attire l’attention par les propos tenus, éloquents et actuels.

Coriolan, au nom de valeurs prétendues, méprise la plèbe. Or, les plébéiens affirment qu’ils ont faim et manquent de blé tandis que – et en même temps parce que – les patriciens sont rassasiés. Pour Coriolan, le peuple serait vil : on ne peut pas ne pas penser aujourd’hui à tous les nationalismes qui progressent en Europe et dont entend les voix haineuses rejeter et exclure les « étrangers », nouvelle canaille :

« Ainsi un jour nous verrons forcer les portes du Sénat, et l’essaim des corbeaux s’abattre sur les aigles », obtempère Coriolan –un cri de hargne, rage et vengeance.

Par ailleurs, la pièce Antoine et Cléopâtrefait entendre encore que cette même « foule incertaine va et vient au gré des courants, pareille aux végétations qu’emporte le fleuve puis que repousse la marée et que ce mouvement désagrège. »

Les scènes sur les considérations politiques sont largement représentées, mais celles plus intimistes et relatives aux intermittences du cœur ne sont pas sous-estimées, notamment à travers les scènes entre Antoine et Cléopâtre, d’abord.

Télé-réalité, séries, les scènes jouées ne font pas l’impasse sur les crudités et les violences du sexe. Et l’excellente Cléopâtre, quand elle pleure, symbolise toutes les femmes du monde rejetées et maltraitées, ou souffrant encore et toujours de la perte de leur mari, de leurs enfants, de leurs frères donnés en pâtures aux tueurs.

Un spectacle créé en 2008 qui gagne encore en vérité et en justesse dans la captation des temps. Pendant que défile sur les écrans la vie politique française et internationale, les acteurs donnent la mesure articulée et fougueuse de leurs belles capacités artistiques.

Une traversée des tragédies romaines éloquente et efficace, un voyage qui va au bout des horreurs inventées par les hommes pour la conquête du pouvoir et pour sa conservation, en dépit des évictions et des mises à l’écart radicalement meurtrières.

Véronique Hotte

Chaillot – Théâtre national de la Danse, du 29 juin au 5 juillet – le mercredi 4 et le jeudi 5 juillet à 18h, 1 place du Trocadéro 75116 Paris. Tél : 01 53 65 30 00

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