Le Pays lointain (Un Arrangement), texte d’après Jean-Luc Lagarce, adaptation et dramaturgie par les auteurs de l’Ecole du Nord (Lille) Haïla Hessou et Lucas Samain, sous le regard de Christophe Pellet, mise en scène de Christophe Rauck

Crédit photo : Simon Gosselin

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Le Pays lointain (Un Arrangement), texte d’après Jean-Luc Lagarce, adaptation et dramaturgie par les auteurs de l’Ecole du Nord (Lille) Haïla Hessou et Lucas Samain, sous le regard de Christophe Pellet, mise en scène de Christophe Rauck

Nécessité poétique et urgence existentielle, Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce raconte une vie qui se consume bien avant l’heure, tiraillée par un présent qui échappe face à un avenir aux portes closes et à un passé exhumant sa nostalgie.

« Travail immense, s’épuiser, sur Le Pays lointain. S’épuiser, s’abrutir, exactement cela… C’est d’un sérieux effrayant. Je ne sais pas. Mon angoisse est au milieu d’un superbe décor mortuaire dans des lumières de fin du monde et dix personnes sur la pointe des pieds tournant autour de ça. » Ainsi parle Jean-Luc Lagarce (Journal).

Et ainsi débute le spectacle Le Pays lointain (Un Arrangement), projet conçu pour quatorze comédiens dont l’adaptation a été confiée par Christophe Rauck – directeur du Théâtre du Nord, Centre dramatique national de Lille Tourcoing Hauts-de-France -, à deux jeunes auteurs de l’Ecole du Nord, Haïla Hessou et Lucas Samain, sous le regard de Christophe Pellet et avec la complicité de l’ayant droit François Berreur.

Soit le spectacle de sortie de la promotion 5 de l’Ecole du Nord, « parrainée » par Cécile Garcia-Fogel pour les comédiens et par Christophe Pellet pour les auteurs.

Aussi trois personnages sont-ils ajoutés à l’aventure pour conserver l’équité des interventions  – une deuxième sœur inspirée de l’aînée de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Madame Tchissik de Nous les Héros, coryphée féminin et commentatrice en dame de Renaissance baroque à la longue chevelure, mi sorcière mi fée, et l’autobiographe enfin qui délivre ses paroles intimes (Journal).

A la différence des impressions issues du Journal de l’auteur, la mise en scène de Christophe Rauck ne dégage nulle sensation mortifère de fin du monde. De la lumière franche toujours et de la couleur blanche, celle des panneaux mobiles qu’agencent les comédiens pour dessiner la cuisine, la chambre – lieux conviviaux.

L’écriture, la narration et le jeu de la mise en scène révèlent le vif du collectif théâtral,  un organisme vivant dont l’orchestration interne et externe pétille de tonicité. Allégresse des interprètes tout en nuance dans l’amertume acidulée des propos.

Avec un naturel confondant, chacun trouve sa place sur scène, et quand la partition de l’un ou de l’autre s’achève, le comédien s’assied un temps sur les côtés, tel le public. Le défi consiste à faire vite et efficacement pour mener à bien, au-delà du doute et de l’urgence, une œuvre qui sera la dernière de l’auteur, peu avant sa mort.

Louis revient dans le pays lointain où il est né, celui de ses racines – dire à sa famille qu’il va mourir. Avec lui, une autre famille – amis et amants – construite dans l’exil.

L’ami amant Longue Date résume l’enjeu du retour : « Histoire d’un jeune homme qui décide de revenir sur ses traces, revoir sa famille, son monde, à l’heure de mourir. Histoire de ce voyage et de ceux-là, perdus de vue, qu’il rencontre et retrouve. »

La famille biologique dont on hérite et la famille élue qu’on se fabrique s’associent pour mieux connaître Louis. Et avec elles, les revenants, les chers morts revenus.

Apparaissent les motifs récurrents de l’œuvre – le monde des comédiens, la province, le trio amoureux, la solitude à côté des autres, les traces et la mémoire. Les acteurs traduisent d’emblée une vitalité et un rythme percutant à travers une parole qui résonne de désir, de volonté de comprendre, de tolérance et d’amour.

Le pays lointain pourrait être encore ce présent qui s’ouvre inéluctablement devant toute jeunesse, futur immédiat méconnu et dans lequel il faudra pourtant se rendre.

Le frère Antoine conclut l’accomplissement des retrouvailles et du départ imminent :

«Tu nous accables…,  et je me dis que je ne peux rien reprocher à ma propre existence…, et que je suis un mauvais imbécile qui se reproche déjà d’avoir failli se lamenter, alors que toi, silencieux, bon…, plein de bonté, tu attends, replié sur ton infinie douleur intérieure dont je ne saurais pas même imaginer le début du début. »

Demeurent, planant dans le silence de la maison quittée sans retour, les échos des reproches que se font ceux qui restent, condamnés à leur propre ressentiment.

Et la petite musique tchékhovienne se fait entendre – le tragique de toute existence dont la richesse complexe revient à entretenir la belle ardeur à sentir et à vivre.

Théâtre, amour et mort, la musique de Lagarce passe par le ressassement plaintif, la lamentation ressassée, les regrets formulés, les remords assourdis, soit la sensation du bonheur paradoxal d’exister – savoir que l’on a pleinement vécu, en dépit de tout.

Avec Peio Berterretche, Claire Catherine, Morgane El Ayoubi, Caroline Fouilhoux, Alexandra Gentil, Alexandre Goldinchtein, Victoire Goupil, Corentin Hot, Margot Madec, Mathilde Mery, Cyril Metzger, Adrien Rouyard, Etienne Toqué, Mathias Zakhar.

Véronique Hotte

Théâtre du Nord – Ecole du Nord – Lille, du 19 au 23 juin 2018

Festival d’Avignon, salle Benoît XII, du 20 au 23 juillet 2018 à 15h

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