« Art » (Folio Gallimard) de Yasmina Reza, mise en scène de Patrice Kerbrat

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« Art » (Folio Gallimard) de Yasmina Reza, mise en scène de Patrice Kerbrat

Trois amis – Marc, Serge et Yvan -, belle expérience vécue de complicité et de fidélité depuis trente ans, en viennent à rompre cette harmonie paisible et heureuse, quand Serge achète un tableau entièrement blanc, quoique à regarder de plus près, on pourrait apercevoir sur sa surface immaculée de fins liserés blancs transversaux.

Serge présente à Marc son acquisition. Marc contemple l’œuvre et s’enquiert de son prix. Une scène anodine, le point de départ d’un « cataclysme » entre les trois amis.

Ce théâtre contemporain traite de l’art et de l’art contemporain à travers moqueries et rire qui stigmatisent les veuleries culturelles et le marché de l’art – distance comique.

La réflexion sur l’art en général et l’art contemporain que provoque la pièce, pourrait être étayée de citations que la pièce judicieuse ne comporte pas. L’échange verbal est un champ ouvert aux velléités persuasives, une conversation à bâtons rompus.

Celui qui accuse l’autre d’un choix partial argumente : « Tu as dit modernissime, comme si moderne était le nec plus ultra du compliment. Comme si parlant d’une chose, on ne pouvait pas dire plus haut, plus définitivement haut que moderne. »

Charles Berling dans le rôle de l’ami dubitatif – sensibilité à fleur de peau et hargne impatiente mêlée d’affection véritable pour l’acquéreur – Alain Fromager -, traque la légitimité du tableau : « une œuvre qui aspire, même modestement, au titre d’œuvre d’art doit à chaque ligne comporter sa justification. » (Le Nègre du Narcisse).

Ainsi, Serge – soumission aux codes post-modernes de la fin du XX é siècle ou volonté implicite de mettre à mal le sacro-saint « classicisme » de ses amis – provoque ceux-ci non pas en artiste créateur mais en contemplateur et consommateur qui achète, au plus fort, la valeur d’un objet précieux.

Or, « les œuvres d’art naissent toujours de qui a affronté le danger, de qui est allé jusqu’au bout de l’expérience, jusqu’au point que nul humain ne peut dépasser», écrit R.M. Rilke dans Rencontres avec Bram Vam Velde traduit par Charles Juliet.

Regard ironique sur l’audace de l’amateur passif, si ce n’est qu’il est allé loin dans la montée des enchères, une audace évidemment non comparable à celle du créateur.

L’acheteur, comme celui qui doute, pourrait citer encore Oscar Wilde pour lequel « une œuvre d’art est toujours réussie. C’est son public qui ne l’est pas toujours. » (Chroniques du Pall Mall Gazette 1886) Pour le poète irlandais, l’art ne montre que notre âme – un mystère – : l’Art seul pourtant nous révèle à nous-mêmes.

Et depuis le XIX é siècle, l’art a été perçu comme une transposition, une élaboration, une traduction de la nature sensible, des sentiments et émotions humaines.

Le troisième compère, Yvan, qu’incarne Jean-Pierre Darroussin avec un flegme magnifique, rôle qui lui a valu le Molière 2018 du comédien d’un spectacle privé, joue le compromis, l’entre-deux, la mesure et la modération – l’écart juste -, ce qui occasionne de la part des deux autres, des insultes et des injures.

Ils accusent le traître de non-consistance, d’autant qu’il se marie bientôt, confronté à des soucis privés –rivalités féminines familiales – dans la préparation de l’événement.

Comment les idées de l’Art et de la Beauté peuvent-elles tant importer à la vie ?

Toujours est-il que « Art » dans la mise en scène de Patrice Kerbrat qui a lui-même créé la pièce en 1994, suscite un moment de vrai bonheur pour le public de ce théâtre qui entend les frustrations et les déceptions dont le trio d’amis est porteur, conversant allègrement de choses et d’autres, un bavardage sans conséquence qui trahit un vide douloureux existentiel, un sentiment de manque vital qui égratigne.

En plaisantant, avec légèreté et insouciance, dans un rire mi-figue mi-raisin.

Véronique Hotte

Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg 75010 Paris, jusqu’au 17 juin.

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