L’Etabli de Robert Linhart, mise en scène de Olivier Meillor

Crédit photo : Ludo Leleu

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L’Etabli de Robert Linhart, mise en scène de Olivier Meillor

Le roman Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli, Prix Femina 1967, estremarqué par la justesse de sa description socioculturelle du monde ouvrier – l’usine Renault -où la narratrice – auteure et personnage – est engagée. Y sont évoquées des relations entre Français de métropole et d’Algérie durant la Guerre d’Algérie.

Loin de l’esthétique réaliste, le roman moderne, autour des années 1980, est attentif au réel, via le témoignage de L’Établi(1978) de Robert Linhart, et l’intensité du réel avec Sortie d’usine(1982) de François Bon, L’Excès l’usine(1982) de Leslie Kaplan.

Robert Linhart, sociologue engagé, publie L’Etabli (Editions de Minuit), un roman mythique, entre l’essai, le témoignage, le constat et le bilan du mouvement des « Etablis », issu des Evénements de Mai 68. Des intellectuels, diplômés, intégrés, s’engagent volontairement sur les chaînes de montage automobile pour l’expérience.

Le narrateur et autobiographe se fait embaucher chez Citroën, à la Porte de Choisy. Un moyen imparable de rentrer au cœur de la machine économique et sociale qui broie les individus de base – manœuvres et ouvriers spécialisés, O.S.1 et O.S.2.

Une façon d’éprouver l’usine, de connaître, de comprendre et de soutenir la masse ouvrière, de rencontrer les travailleurs in situ et, tant qu’à faire, changer le système.

L’Etabli – titre éponyme du statut du narrateur et personnage -, O.S. 2 à l’usine, fait le récit de son passage à la chaîne, des méthodes de surveillance et de répression :

« Qu’ai-je fait d’autre, en quatre mois, que des 2CV ? Je ne suis pas entré chez Citroën pour fabriquer des voitures, mais pour faire du travail d’organisation dans la classe ouvrière. »

Questionnements, étonnements, expériences uniques face aux machines, face aux horaires, face au rendement et face à la cadence. Sont contés également les épisodes de résistance et de grève, de la part d’ouvriers français et immigrés.

La mise en scène d’Olivier Mellor rend compte de ces temps disparus où existaient une reconnaissance et une complicité entre les ouvriers, de quelque origine, culture ou religion étaient-ils. L’esprit d’une Internationale ouvrière était concevable chez des travailleurs prolétaires, conscients de leur aliénation, révoltés contre les oppresseurs.

Les révolutions technologiques n’étaient qu’à leur orée ; les robots et les machines allaient remplacer le savoir-faire artisanal des êtres humains aguerris. Aussi L’Etabli, dans une autre acception, nomme-t-il la table bricolée où un vieil ouvrier retouche et récupère les portières irrégulières ou bosselées avant leur passage au montage.

Bientôt, un robot remplacera l’ouvrier expérimenté et fin connaisseur, et la masse ouvrière est devenue en nos temps une minorité réduite qui n’a plus voix au chapitre.

Dans un espace de métal gris au sol rugueux dont les parois de fer s’abattent violemment sur le plateau, selon les temps de la narration -, les sons infernaux des cadences et les musiques de Séverin « Toskano » Jeanniard, Benoit Moreau et Vadim Vernay prennent le pouvoir, illustrant les gestes mécaniques des ouvriers.

La troupe théâtrale ne ménage ni ses efforts ni son implication. Qu’ils jouent, au bas de l’échelle, les manœuvres ou les O.S.1 issus de l’immigration – Algériens, Marocains, Tunisiens, Maliens, Yougoslaves, Polonais, Italiens…-  ou des régions de France, les comédiens de la Compagnie du Berger d’Amiens endossent le rôle de leur personnage – être vif et en souffrance, peu à peu en révolte. Conscients de subir une exploitation héréditaire, les prolétaires restent solidaires, à l’écoute les uns des autres. Les cadres intermédiaires, voix du maître et du patronat, crient et hurlent.

Un spectacle humain en ce qu’il met au jour une époque aujourd’hui révolue, où il semblait immédiat et évident de trouver une solidarité passant les différences et les barrières– la solidarité perdue d’une condition ouvrière éclairée, active et agissante.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie 75012 Paris, du 7 juin au 1erjuillet 2018, jeudi, vendredi et samedi à 20h30, samedi et dimanche à 16h. www.epeedebois.com

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