La Fabrique des Monstres ou Démesure pour mesure d’après Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, conception de Jean-François Peyret

Crédit photo : Mathilda Olmi

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La Fabrique des Monstres ou Démesure pour mesure d’après Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, conception de Jean-François Peyret, conception musicale Daniele Ghisi-avec Manifeste-2018, Festival de l’Ircam – Centre Pompidou

Noirceur et terreur – de la fin du XVIII e siècle révolutionnaire jusqu’à l’orée romantique du XIX e (1764-1820), le roman gothique surgit de l’amour des ruines et des cimetières, de la violence médiévale des passions shakespeariennes et de la tradition allemande des contes de fées et récits de fantômes.
Le mythe de Frankenstein voit le jour dans le récit de Mary Shelley – Frankenstein, or the Modern Prometheus, 1818, là où le savant Frankenstein tente de créer un homme et cette créature provoque l’horreur – un monstre abhorré par son créateur et condamné à la solitude, à la vengeance et à l’anéantissement final dans les glaces.

 Ce roman composite, nourri se références philosophiques, littéraires et scientifiques, dont le galvanisme, qui évoque la contraction d’un muscle stimulé par un courant électrique, naît des conversations de Mary avec son époux Shelley et avec Byron.

Victor Frankenstein crée un monstre à partir de morceaux de cadavres : invention d’un double démoniaque et persécuteur, visions macabres, innocents sacrifiés, mélancolie, plongée dans la folie, la terreur et un onirisme cauchemardesque.

L’inventeur ou fallacieux créateur est attiré par la transgression – la quête d’un savoir supérieur -, un excès qui le pousse à violer les lois naturelles et divines.

Par déplacement, le savant et le monstre, le créateur et sa créature, sont confondus, l’humain échappant au contrôle. Le mythe prométhéen se dédouble : à la fois, le désir du savant d’égaler un dieu créateur et le désir du monstre d’égaler l’homme.

La créature répond à une image négative de laideur morale et physique, terrifiante et humaine : le monstre est capable de conscience morale et de sensibilité délicate.

Le récit repose sur la pérégrination des protagonistes qui les conduit de la Suisse à l’Angleterre jusqu’à l’Écosse et la Russie pour se conclure au pôle Nord. Le projet de Robert Walton dont le récit introduit et clôt le roman annonce celui de Frankenstein.

L’exploration de l’Arctique est une métaphore de la quête du savoir de Frankenstein. Elizabeth, la fiancée de Victor, ultime victime de la créature, joue un rôle épisodique.

Le metteur en scène Jean-François Peyret « enferme » ses comédiens sur un plateau de théâtre, à la façon de Mary Shelley, son mari et Byron, sur le bord du Lac Léman en 1816, quand les amis s’inventent des histoires à se faire peur, alors que sur la Suisse tombent des particules issues de l’éruption d’un volcan indonésien.

Sur le plateau donc, de la poussière de cendres, quelques poubelles beckettiennes en souvenir de Fin de partie, un lit qu’on avance ou éloigne, un fauteuil sur roulettes ; le fantôme de Mary Shelley qui passe en robe et chapeau d’époque, Elizabeth, la fiancée de Victor, toutes les femmes – la nonchalante et facétieuse Jeanne Balibar.

Un poète de scène et un bouffon de sagesse, Jacques Bonnaffé joue Robert Walton, le narrateur de l’aventure insolite de Frankenstein, un loup de mer poétique entre Coleridge et Conrad – bonnet de marin sur la tête et ciré contre vents et marées.

Victor Frankenstein est interprété par l’inquiet Victor Lenoble, dépassé par sa créature engoncée dans l’imperméable de Julien Maillard – un souvenir de cinéma.

Sur l’immense plateau vide et dénudé de la salle Oleg Efremov de la MC93, paraît et disparaît une paroi de fenêtres éclairées derrière laquelle passent les personnages. L’espace est habillé au lointain par les descentes et remontées les toiles de Nicky Rieti, paysages d’hiver, monts enneigés, souvenirs de la froidure du Pôle Nord.

Le marin fait monter dans son embarcation un Frankenstein malade et dépressif.

La représentation est à l’image de la scène, un capharnaüm indéfinissable – bribes de littérature et de poésie, extraits de découvertes scientifiques du temps. L’épopée narrative est généreuse, et face à la Femme et ses discours féministes, à l’inventeur dépressif et au monstre créé malgré lui, le narrateur s’amuse – paisible et serein.

Les spectateurs s’amusent bien moins face à cette angoisse sur la condition de l’homme et sa révolte désespérée, un spectacle qui exigerait plus de concision et moins de complaisance.

Véronique Hotte

MC 93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis93000 Bobigny, Manifeste-2018 Festival de l’Ircam-Centre Pompidou, du 8 au 13 juin. Tél : 01 41 60 72 72

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