Les Créanciers – d’August Strindberg, adaptation de Guy Zilberstein, traduction d’Alain Zilberstein, mise en scène d’Anne Kessler

Crédit photo : Brigitte Enguérand

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Les Créanciers d’August Strindberg, adaptation de Guy Zilberstein, traduction d’ Alain Zilberstein, mise en scène d’Anne Kessler

 Le naturalisme de Strindberg est un «  naturalisme des nerfs » : Père (1887), Mademoiselle Julie (1888) et Créanciers (1888) sont liés à la théorie du « combat des cerveaux » et du « meurtre psychique », développée dans le recueil Vivisections (1887), et inspirée par les psychologues français, Ribot, Bernheim et Charcot.

Strindberg – vie sentimentale et sociale houleuse – se marie trois fois, épousant en premières noces la baronne Siri von Essen en 1877. Les brouilles assombrissent la vie des époux, dès 1880. Et Régis Boyer affirme qu’on a tout dit sur l’attitude complexe de l’écrivain suédois vis-à-vis de la femme, « à la fois madone, vampire, esprit du mal, ange égaré sur terre, spiritualité éthérée et sensualité dévorante ».

Ainsi, la pièce Les Créanciers, tendue comme un jet de balle par le désir, articulée sur le manège de l’ex-époux, l’époux actuel et la femme –  duos alternés -, est une comédie amère de l’amour qui tourne court sur un dénouement tragique, une tragi-comédie.

Dans un hôtel balnéaire de la côte de la mer Baltique, Adolf, qui ne sait pas que Gustaf est l’ex-époux de Tekla, partie en voyage, s’entretient depuis huit jours avec ce passager, de l’interdépendance aliénante de ceux qui s’aiment ou se sont aimés. Artiste peintre, Adolf souffre d’une dépression dont Gustav prétend le guérir.

D’ailleurs, l’ingrate Tekla est devenue romancière grâce à l’appui d’Adolf qui de son côté, délaisse son art. Avant le retour de la voyageuse, Gustaf prépare un stratagème qui révèlera à Adolf trompé la véritable nature de sa femme. Saisi par le désir d’être témoin de cette duplicité féminine, celui-ci se prête à un jeu maléfique.

Souffrant d’avoir été dépossédé, Gustav se perd de son côté, dans un instant factice de retrouvailles passagères, ne livrant pas ses intentions à Adolf, son successeur en amour malheureux, créancier comme lui, qui sera la victime expiatoire des dettes symboliques contractées par l’épouse qui jusqu’alors n’ont jamais été payées.

Exaspération passionnelle et apaisement joué sur le chemin de la déconstruction.

Pour la conceptrice Anne Kessler, « l’amour nous conduit à donner à l’être aimé, et c’est ce don qui est à l’origine de notre perte, car il nous est secrètement reproché par celle qui en a bénéficié. Nous sommes perdus parce que nous avons perdu ».

Le règlement de comptes – ex- mari, mari et femme – s’apparente à un meurtre psychique dans le sentiment exacerbé de la vie, selon la fausse valeur d’une femme qui n’existerait pas par elle-même. Fin brutale d’une longue intrigue passionnelle.

La scénographie de Gilles Taschet installe ce huis-clos estival dans un espace neutre, baigné de lumière d’autant qu’une passerelle et verrière s’imposent du haut.

Impression d’un bain de soleil éblouissant tempéré par le confinement des lieux.

Le mari fragilisé – grand et brun Sébastien Pouderoux, poitrail viril exposé dans une robe de chambre négligemment ouverte – joue l’incertitude et le doute ; quoique affermi par l’ami manipulateur, il est réduit à la faiblesse dès que son épouse paraît.

L’ex-mari – Didier Sandre, portant beau un costume d’été de villégiature – fait preuve d’une stratégie longuement réfléchie, il aime éveiller la conscience de son jeune ami.

Calme et résolu, il peut être capable d’emportements contrôlés – l’art de persuader.

Quant à la femme incarnée par Adeline d’Hermy – short de plage ou robe élégante -, voix sucrée et allure enfantine, facétieuse et satisfaite d’elle-même, elle s’adonne à des postures acrobatiques et enveloppantes de pieuvre qui enserrent le mari-proie, comme à des mouvements plus sensuels et plus doux de baisers d’amoureuse.

Les duos serrés sont magnifiques – le tiers absent est présent à l’esprit de chacun – et le cheminement cartographié des cœurs ne va pas à l’apaisement mais à la mort.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Carrousel du Louvre 75001 Paris, du 31 mai au 8 juillet. Tél : 01 44 58 15 15

 

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