Nous, les petits-enfants de Tito, écriture, mise en scène et jeu de Simon Pitaqaj (Le Square Editeur)

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Nous, les petits-enfants de Tito, écriture, mise en scène et jeu de Simon Pitaqaj (Le Square Editeur)

« Albanais du Kosovo, je quitte une culture minoritaire imprégnée de mythes et de légendes pour entrer dans un monde périphérique », dit, franc de port, l’auteur, metteur en scène et comédien, Simon Pitaqaj, retraçant avec humour et dérision son périple adolescent depuis les montagnes des Balkans – autobiographie romancée.

Dans son pays, la guerre éclate, et le garçon quitte la terre natale et ses traditions rurales ancrées dans le temps, passant par Belgrade, la capitale, – « là où Tito a dirigé mon pays, la Yougoslavie -, ville-étape où il joue au foot avec des Serbes  – des durs devant lesquels il ne se soumet pas et qu’il agresse à titre préventif  -, avant de partir en train pour Paris où il rêve de faire du vélo au pied de la Tour Eiffel.

Fidèle à la parole donnée et sacrée – la Besa -, son père, parti travailler en France et vivant dans un appartement, est venu chercher le fils dans son petit village natal :

« Et v’la que je vais quitter mon pays, la Yougoslavie. Et v’la que je vais quitter la boue et la bouse des vaches de mon village, Et v’la que je vais quitter ma famille ensanglantée par la vendetta, Et v’la que je vais quitter la puanteur du sang qui commence à se sentir et à couler entre Serbes et Albanais ! »

Les promesses que se fait l’enfant à la perspective de son départ l’entraînent loin.

Or, les contes et légendes albanaises – terreau d’une culture traditionnelle imagée et portée par un onirisme puissant, entre domination turque séculaire et résistance albanaise –  coexistent dans un même imaginaire vif pour le salut du personnage qui se construit, vaille que vaille, entre désenchantements, déconvenues et espoirs.

Dans sa barre HLM de Seine-Saint-Denis, sa cité – ensemble urbain connoté négativement, formé de grands immeubles où vivent des personnes à revenu modeste, dans le voisinage plus ou moins proche de Paris -,  le voyageur arrêté brutalement dans l’envol bienfaisant et salutaire de ses songes prend  conscience d’appartenir irréversiblement – et pour un temps circonscrit – à un univers urbain cerné géographiquement par le passage du périphérique, séparateur obligé de conditions sociales.

L’adolescent rêveur et déterminé ne traverse que rarement la ligne de démarcation jusqu’à la Tour Eiffel.

Pour le narrateur, les souvenirs des Pachas turcs, des fantômes de chevaliers sans tête, les duels entre frères ennemis, les vrais ou les faux devins, pallient à la dureté d’un monde où les jeunes, quoiqu’ils fassent, se sentent déconsidérés, dans les rues de leur ville par le regard hostile des passants, et au collège, par les professeurs.

Ses amis d’infortune de la cité, avec lesquels il va à l’école et joue au foot, se nomment Belaïd, Momo, Yacine le Vampire, Ali, Abdel, Bilel, Moussa, Ahmed et Rachid le Koala, et leur langage est évocateur du malaise des quartiers « difficiles » – : « ça parle, ça gueule, ça s’insulte, ça bouge, ça rigole, ça crache, ça négocie, ça fait des affaires, ça calcule, ça se tape Et parfois ça meurt !»

Ainsi, par son expérience personnelle, son cheminement géographique et mental intime, le protagoniste est passé de l’état d’enfance à l’état d’homme achevé. Un parcours de formation que l’apprenti a négocié intérieurement, à sa manière, et à l’issue duquel, livré à lui-même très tôt, il est devenu un être humain autonome.

L’intégration du narrateur s’est faite patiemment avec le temps : il choisit un métier artistique – l’écriture, la mise en scène, le jeu du comédien -, sachant patienter, tandis que ses autres camarades d’infortune, venus du Maghreb ou d’Afrique, prennent de plein fouet les affres de l’hostilité sociale, de la xénophobie, du racisme de la part des populations autochtones face aux populations issues de l’immigration.

D’ailleurs, ironique et égrainant des gestuelles variées, le comédien s’essaie à toutes les postures – dominées ou dominantes, conciliantes ou rebelles, raisonnables ou passionnées. Dans l’isolement qu’il a subi, celui qui a quitté son pays a su jouer de deux images opposées : l’une violente et agressive, l’image stéréotypée du mafieux albanais aux affaires louches et aux maîtresses multiples, d’un côté. De l’autre, il est quelqu’un d’anonyme et de neutre qui s’est extrait de tout désir et de toute affectivité. On craint, on se méfie du premier, on ne prête pas attention à l’existence du second.

« Etre immigré, ce n’est pas vivre dans un pays qui n’est pas le sien, c’est vivre dans un non-lieu, c’est vivre hors des territoires. » (Tahar Ben Jelloun L’Invention du désert)

Au-delà des complexités de la vie, Simon Pitaqaj a conquis en chevalier valeureux et contemporain sa vérité existentielle, dépassant la seule frontière des apparences.

Véronique Hotte

La Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris, du 16 au 22 mai à 19h, le samedi 19 mai à 16h et à19h, dimanche 20 mai à 15h30. Tél : 01 40 05 06 96

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