Bérénice, texte de Jean Racine, accompagné de Césarée court-métrage (1979) de Marguerite Duras, mise en scène de Célie Pauthe

Crédit photo : Elisabeth Carecchio

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Bérénice, texte de Jean Racine, accompagné de Césarée court-métrage (1979) de Marguerite Duras, mise en scène de Célie Pauthe

 Célie Pauthe, metteure en scène et directrice du Centre dramatique national Besançon Franche-Comté, a frayé de près avec l’œuvre de Marguerite Duras – elle a créé en 2015 La Bête dans la jungle suivie de La Maladie de la mort -, et c’est du coup sous l’angle durassien qu’elle s’est attachée à la grande figure tragique racinienne de Bérénice, analysant « sa disponibilité à l’esclavage comme à la royauté, sa manière si particulière de s’être intégralement livrée à l’amour ».

Est ainsi déterminante pour la metteure en scène la découverte du court-métrage Césarée réalisé par Duras en 1979, après un voyage en Israël. La femme de lettres et de cinéma imagine le retour de Bérénice à Césarée, ville de Judée Samarie, terre dont elle est reine, et qu’elle quitte pour suivre Titus, le « destructeur du temple », fils de l’empereur Vespasien, missionné pour mater la révolte de Judée, une catastrophe majeure dans la l’histoire tragique du peuple juif, écrit Célie Pauthe.

Après sa répudiation par Titus, Bérénice s’exprime en hébreu sur la scène de théâtre, égrainant des tirades traduites en vers par Nir Ratzkovsky. Mélodie Richard passe d’une langue à l’autre avec grâce, attentive à la transmission symbolique d’une douleur morale originelle.

Racine et Duras, le combat est le même pour que l’amour ne provoque le moindre compromis mais un pari engageant l’être entier, sans réserve.

Avec pour fond sonore, le violon d’Ami Flammer, défilent sur les hauts voilages fluides d’un blanc cassé, en guise d’écran et entre les actes tragiques, les images énigmatiques des statues de femmes de Maillol, sculptures gisant en équilibre instable ou debout, admirables, dans le jardin des Tuileries dont on voit les bâtiments du Louvre attenant.

Dans Bérénice de Racine, le modèle triangulaire est parfait entre les trois personnages tragiques – Titus, empereur de Rome, Bérénice, reine de Palestine et Antiochus, roi de Comagène – ; de même, l’égalité entre les protagonistes dans leurs relations morales et sentimentales. Titus et Antiochus partagent tant les hauts fais militaires que les liens d’amour.

Une femme est aimée par deux hommes dont elle aime l’un d’amour et l’autre d’amitié. Antiochus déclare à Bérénice :

« Titus vous chérissait, vous chérissiez Titus. » Et à Titus, il avoue :

« Vous m’avez, malgré moi, confié l’un et l’autres, / La reine son amour, et vous, seigneur, le vôtre. »

Devant l’impossibilité de résoudre l’incompatibilité entre amour et Etat, est envisagé le suicide des trois éconduits pour des raisons diverses.

Bérénice s’y refuse, ne serait-ce que pour ne pas glorifier Rome encore.

Ce dont l’étrangère se moque et ne veut pas, à tout prix, voir advenir en définitive, ce sont « les passions romaines, l’héroïsme, la glorification de soi, l’impérialisme : bref, le fanatisme ». (Richard Parish)

Dans la scénographie lumineuse et méditerranéenne de Guillaume Delaveau – simplicité des accessoires, coussins et salon de jardin, amas de sable blond sur les rochers jouxtant la plage-, les acteurs sont admirablement dirigés dans leur parcours précis jalonné d’alexandrins.

Le tragique de Titus est qu’il est empêché de se déclarer, ne s’ouvrant ni au pouvoir romain ni à l’amour, tiraillé dans la douleur par des attraits incompatibles, ne pouvant accéder à l’ample éloquence expressive.

Clément Bresson dans le rôle déplie toute la belle indécision voulue.

Paulin, le confident, incarné par Hakim Romatif, soutient les passions romaines et viriles auxquelles devrait se référer le nouvel empereur.

Quant à la Bérénice de Mélodie Richard, elle diffuse la teneur de son engouement pour l’être aimé, une passion vive sans nulle concession : la couronne royale qui la pare, à la fin de la représentation, est sublime. Phénice, la confidente, qu’interprète l’actrice de théâtre et de cinéma iranienne, Mahshad Mokhberi, apporte la fidélité exigée par sa reine.

Un accessit est accordé à Antiochus, et Mounir Margoum pour le rôle incarne la fatalité, un modèle paradoxalement tonique et crédible de l’abnégation, déclamant ses leitmotivs amers, « Hélas ! » et « Pour la dernière fois », avec désenchantement et souffrance manifestes.

Mais la distinction concerne aussi son confident Arsace – Marie Fortuit, évanescente et aérienne à la façon d’Ariel de Shakespeare, avec lequel Antiochus noue une relation ludique beckettienne de l’ordre de l’absurde.

Une Bérénice émouvante dont la juste pertinence esthétique et l’égrainement patient des alexandrins provoquent la qualité de l’attention.

Véronique Hotte

Odéon – Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier 75017 Paris, du 11 mai au 10 juin, du mardi au samedi à 20h, dimanche à15h, relâche les 13 et 20 mai. Tél : 01 44 85 40 40

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