L’Eveil du printemps de Frank Wedekind, traduction François Regnault (Editions Théâtrales Maison Antoine Vitez), mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Crédit photo : Brigitte Enguérand Coll. Comédie-Française

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L’Eveil du printemps de Frank Wedekind, traduction François Regnault (Editions Théâtrales Maison Antoine Vitez), mise en scène de Clément Hervieu-Léger

 « Plus tard on voit les choses d’une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste de la société, mais l’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose », écrit Marcel Proust en 1919 (A l’ombre des jeunes filles en fleurs).

Trente ans auparavant et en avance sur son temps, le dramaturge allemand Frank Wedekind achève L’Eveil du printemps (1891), pièce d’emblée interdite pour « pornographie », et montée plus tard, en 1906, « assainie » par Max Reinhardt.

La pièce expose l’époque passagère d’un groupe d’adolescents autour de trois figures centrales, Wendla, Melchior et Moritz, devenus objets d’eux-mêmes depuis les métamorphoses de leur corps, soumis à la violence d’un désir sexuel naissant.

Le metteur en scène Clément-Hervieu Léger de L’Eveil du printemps, pièce et auteur qui entrent ainsi au répertoire de la Comédie-Française, ne se contente pas de monter la version classique de la pièce, expurgée de ses passages les plus crus, il crée le texte dans son intégralité, dont le titre printanier évoquerait plutôt la noirceur.

Pour Clément Hervieu-Léger, la sexualité des jeunes est le sujet d’une œuvre dramatique, pour la première fois, car Wedekind raconte, sans enjolivements ni caricatures, ce temps mystérieux qui fait passer l’être de l’enfance à l’âge adulte.

Freud analyse l’adolescence dans sa double dimension, naturelle, sexuelle et pubertaire d’un côté, culturelle, psychique et identitaire, de l’autre. Cette réalité sociologique fraye avec la présence autoritaire des adultes – parents et professeurs.

Pour résumer succinctement les périodes de la vie, on prétend que l’enfant dit « oui » systématiquement quand l’adolescent dit « non », l’adulte autonome en échange, prend la mesure de sa raison, méditant avant de refuser ou d’acquiescer.

La « tragédie enfantine » de Wedekind manifeste ostensiblement sur le plateau, sans ménagement pudique, des scènes provocantes – masochisme, autoérotisme, masturbation collective, homosexualité, qui ne l’est plus -, le suicide et l’avortement.

Cette épreuve de passage vers l’état adulte dont on ne sait jamais s’il est atteint un jour est déclinée sur la scène avec un brio juvénile manifeste – tension et intensité-, désir de vivre et envie d’en découdre, en dépit des interdits des professeurs et de la parole tue des parents qui ne transmettent qu’un vide angoissant aux plus jeunes.

La scénographie de Richard Peduzzi – tendance Bauhaus – impose métaphoriquement la Loi – des éléments gigantesques se déplaçant au fil des scènes – murailles immenses et élevées haut dans les cintres, murs d’immeubles et de pièces encastrées, piliers qui tiennent lieu à l’occasion, de troncs d’arbres boisés.

L’existence de ces jeunes gens s’annonce décidément cadrée, et ne reste qu’une seule petite fenêtre qui soit éclairée – présence de la lumière de la vie, de l’élan, des passions qui s’esquissent, de la foi irrépressible en des lendemains qui chantent.

Les acteurs de la Comédie-Française dessinent des rondes et des mouvements de groupes qui traduisent dans un bel ordonnancement une fureur de vivre pleine d’incandescence, s’amusant, courant tels des enfants, s’esclaffant à corps et à cris.

Georgia Scalliet est magnifique en poupée de cire et de son qui s’anime dans une joie vive, tonique, effervescente et joueuse, saisie par l’ivresse d’être au monde.

Sébastien Pouderoux a l’élégance attentive de celui qui sait et comprend son être-là.

Quant à Christophe Montenez, il incarne la fragilité et le questionnement existentiels.

Et les adultes de la pièce ne se montrent pas moins vivants dans leur rigidité : Céline Brune et Clotilde de Bayser interprètent des mères dubitatives et à l’écoute pourtant.

Quant au corps enseignant, il mime bien l’esprit d’une nature morte ou moribonde. Et Julie Sicard en jeune modèle pour peintre, fille légère et joyeuse, tient bien son rôle.

Ce bel Eveil du printemps tord le cou aux endormissements hivernaux – une renaissance.

Véronique Hotte

Comédie-Française – Salle Richelieu, place Colette 75001 – Paris, en alternance, du 14 avril au 8 juillet 2018. Tél : 01 44 58 15 15

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