A la trace, texte de Alexandra Badea (L’Arche Editeur), mise en scène de Anne Théron

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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A la trace, texte de Alexandra Badea (L’Arche Editeur), mise en scène de Anne Théron  

Questionner la relation fille/mère, tel est le souffle vif – l’enjeu dramatique et scénique – auquel s’est employée Anne Théron, artiste associée au projet du Théâtre National de Strasbourg, dont on a pu admirer en 2015, Ne me touchez pas – texte de son cru-, passionnée de mise en scène, d‘écriture de plateau, de littérature, de cinéma, entre intime et politique.

Or, si elle est romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice, Anne Théron n’est pourtant pas l’auteure d’A la trace – création nouvelle de théâtre et de cinéma -, l’écriture en a été confiée à Alexandra Badea, auteure, metteure en scène, réalisatrice avec qui s’est noué un dialogue.

Le texte de théâtre d’Alexandra Badea résonne des sons de notre époque, questionnant le volume rutilant du monde avec nos outils technologiques – internet, portables, réseaux sociaux…-, pointant – postmodernité du jour – la mondialisation et l’errance existentielle.

Les personnages ne cessent de se déplacer sur le globe, points lumineux de créatures poursuivies A la trace sur la carte planétaire de tous les aéroports, selon un parcours hasardeux, économique et social. De cette vie surgissent des postures et logiques émotionnelles autres.

« Des oiseaux expulsés de leurs nids. Tout comme moi. Je me suis perdue sur la carte du monde en te cherchant. Personne ne sait où je me trouve en ce moment. Mes pas ont été avalés par les aéroports, les gares, les trottoirs des villes de toutes ces femmes que j’ai tracées ces derniers temps. Ce sera mon dernier voyage. Je n’irai pas plus loin. »

Clara – Liza Blanchard – part à la recherche de sa mère, telle une enquête policière. L’origine de cette quête tient à ce que cette mère ait abandonné son enfant – réduisant volontairement à néant sa vie propre.

Ou vouloir se supprimer pour n’être plus ni femme ni mère mais être.

La transmission filiale et maternelle se décline sur plusieurs générations.

La fille sans mère lance la recherche, va à la rencontre des mères fictives improbables, puis de la vraie mère et de la grand-mère -l’incarnation d’une vie patiente que traduit le tact de Maryvonne Schiltz.

Le cheminement importe seul, un apprentissage aux allures d’aventure pour la construction de soi plutôt que le point abouti des retrouvailles.

La quête est duelle – du côté de la fille et du côté de la vraie mère : elles accomplissent leur propre parcours d’identification et de reconnaissance.

La véritable Anna qu’incarne avec une élégance libre Nathalie Richard se déplace, d’une ville du monde à l’autre, pour vivre au plus près de son temps présent, croit-elle, hors de l’intime et du privé – origines et famille.

Ainsi est contrôlée artificiellement la relation au temps, à l’amour et à soi.

Des conversations sur le web avec des hommes « libres », interprétés sur grand écran par de beaux comédiens, Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaux -, Anna explore virtuellement ces liens intermittents avec une vitalité ludique, par tablette interposée.

L’occasion pour la metteure en scène de A la trace de livrer la pleine mesure de son talent en inventant, pour le public de théâtre, un film et un objet de plateau à la syntaxe des plans cinématographiques : les scènes de théâtre et de cinéma et les scènes de plateau alternent dans la grâce.

La traversée de l’espace s’articule depuis l’installation d’un building élevé face public, à six mètres du plateau, et qui correspond à une observation à la Pérec des diverses fenêtres éclairées d’un immeuble d’habitations – chambre d’hôtel, bureau, salon, pièces design. La surface de la façade s’ajuste exactement à l’espace de la projection et au spectacle vivant.

Des escaliers latéraux descendent sur le sol, façon studio américain.

La technologie avancée de la 3D ajoute une belle étrangeté aux conversations malicieuses entre l’actrice de théâtre sur l’échafaudage urbain et le personnage à l’écran- absent – mais d’une grande proximité.

Un visage agrandi de cinéma se plie en jouant vers la silhouette d’Anna.

La scénographie admirable de Barbara Kraft opère à merveille grâce aussi à l’équipe inspirée qui entoure Anne Théron – les lumières de Benoît Théron, le son de Sophie Berger, les images de Nicolas Comte -, et nous ne nommons ni musiciens ni preneur de son, ni monteuse…

Après avoir interprété « La marée haute » de Lhasa de Sela, en robe rouge magnifique de chanteuse de cabaret, l’une des quatre Anna Girardin, substituts de la mère -, la comédienne Judith Henry, paisible présence posée, joue d’une figure l’autre, s’inscrivant dans le « réel ».

La chanteuse glamour, la documentariste engagée et retirée à la campagne, l’avocate en robe noire qui défend les crimes passionnels, la spécialiste en audio-psycho-phonologie sont installées dans leur métier.

Rêves de femmes, figures inventées et prototypes exemplaires : toutes ont besoin d’un regard fondateur pour exister et pour aller jusqu’au bout car la route est belle, dit la petite-fille, tandis que la grand-mère avoue simplement à sa fille l’avoir aimée, au-delà de ses échecs personnels, d’une passion immense et autre dans laquelle on peut se perdre parfois.

Arrêter le cycle infernal du manque et du mensonge se faufilant d’une génération à l’autre, imposant à la plus jeune ce que l’ancienne a subi.

« Bang bang he shot me down, Bang bang, I hit the ground…», la rengaine ancrée dans les souvenirs résonne de l’amour qui s’en va – éternelle blessure -, qu’on soit femme et mère ou bien femme sans être mère, se repliant sur une voix intérieure de solitude au lieu de vivre.

Véronique Hotte

 La Colline – Théâtre National, 15 rue Malte-Brun 75020 Paris, du 2 au 26 mai 2018, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Tél : 01 44 62 52 52

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